Prince et poète français du Moyen Âge, neveu du roi Charles VI, Charles d'Orléans a été fait prisonnier par les Anglais à la bataille d'Azincourt et est resté captif en Angleterre environ vingt-cinq ans. Il a composé de nombreuses ballades et de nombreux rondeaux, de courts poèmes à refrain, comme le célèbre « Le temps a laissé son manteau ».
Poète français de la Renaissance, ami de Ronsard, Du Bellay fait partie de la Pléiade. Il a écrit Défense et illustration de la langue française (1549), qui défend le français face au latin. Pendant un long séjour à Rome, il a souffert du mal du pays : il l'exprime dans Les Regrets (1558), qui contient « Heureux qui, comme Ulysse… », étudié sur le site.
Poète français du XVIIe siècle, Saint-Amant appartient à l'époque baroque. Grand voyageur et bon vivant, il a écrit aussi bien des poèmes comiques sur la table et le vin que des poèmes graves et rêveurs, comme « La Solitude ». Son premier recueil, ses Œuvres, paraît en 1629 ; il contient « Plainte sur la mort de Sylvie », poème de deuil étudié sur le site.
Écrivain français du XIXe siècle, Victor Hugo est le chef de file du romantisme. Il a écrit des poèmes, comme Les Contemplations (1856), du théâtre et des romans, comme Les Misérables (1862). Opposé à Napoléon III, il a vécu en exil pendant près de vingt ans. Sur le site, on étudie notamment « Les Djinns » et « Demain, dès l'aube… ».
Poète et écrivain français du XIXe siècle, Gérard de Nerval appartient au romantisme. Ses œuvres mêlent le rêve, le souvenir et la réalité, comme la nouvelle Sylvie, publiée dans Les Filles du feu (1854). « El Desdichado », étudié sur le site, est le premier sonnet des Chimères, un ensemble de poèmes mystérieux publié la même année.
Poète français du XIXe siècle, Baudelaire est considéré comme l'un des fondateurs de la poésie moderne. Son grand recueil, Les Fleurs du mal (1857), d'où viennent « L'Invitation au voyage » et « À une passante », étudiés sur le site, mêle la beauté et la tristesse, le rêve et la vie dans la grande ville. Il a aussi écrit des poèmes en prose, réunis dans Le Spleen de Paris.
Poète français du XIXe siècle, Verlaine est célèbre pour la musique de ses vers. Il a publié notamment Poèmes saturniens (1866) et Romances sans paroles (1874), d'où vient « Il pleure dans mon cœur… », étudié sur le site. Il a eu une relation orageuse avec Arthur Rimbaud. Dans son « Art poétique », il écrit : « De la musique avant toute chose ».
Poète français du XIXe siècle, Tristan Corbière était breton et aimait passionnément la mer. Il n'a publié qu'un seul recueil, Les Amours jaunes (1873), plein d'ironie et de moquerie envers lui-même, qui contient « Le Crapaud », étudié sur le site. Presque inconnu de son vivant, il a été révélé par Verlaine dans Les Poètes maudits.
Poète français du XIXe siècle, Mallarmé est l'un des maîtres du symbolisme. Sa poésie, difficile et pleine de mystère, cherche à suggérer plutôt qu'à décrire. Il a écrit L'Après-midi d'un faune (1876) et Un coup de dés jamais n'abolira le hasard (1897), dont les mots sont dispersés sur la page. « Ses purs ongles très haut… », étudié sur le site, est surnommé le « sonnet en -yx ».
Poète français né en Uruguay, Jules Laforgue appartient au mouvement symboliste de la fin du XIXe siècle. Ses poèmes mêlent mélancolie et ironie, et il a été l'un des premiers à utiliser le vers libre. Il a publié Les Complaintes (1885). « La Cigarette », étudié sur le site, appartient au Sanglot de la terre, publié après sa mort.
Poète français du début du XXe siècle, Apollinaire a ouvert la voie à la poésie moderne : il a supprimé la ponctuation dans Alcools (1913), qui contient « Le Pont Mirabeau ». Dans Calligrammes (1918), il compose des poèmes qui forment des dessins, comme « La colombe poignardée et le jet d'eau », étudié sur le site. Il a été blessé à la tête pendant la Première Guerre mondiale.
Poète français du XXe siècle, Éluard a participé au mouvement surréaliste avec André Breton. Il a chanté l'amour, notamment dans Capitale de la douleur (1926) et L'Amour la poésie (1929). Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est entré dans la Résistance : son poème « Liberté » (1942), étudié sur le site, a été lancé par des avions alliés au-dessus de la France.
Poète et traducteur suisse d'expression française, Philippe Jaccottet a vécu une grande partie de sa vie à Grignan, dans la Drôme. Sa poésie, simple et lumineuse, observe la nature, les paysages et les oiseaux, comme dans « Étourneaux », étudié sur le site. Son recueil L'Effraie (1953) l'a fait connaître ; il a aussi traduit l'Odyssée d'Homère.
Éluard, Baudelaire, Saint-Amant : le lyrisme du deuil
Les textes du groupement
TEXTE 1
Charles Baudelaire, « L'Albatros »
Les Fleurs du mal, 1861
TEXTE 2
Victor Hugo, « Les Djinns »
Les Orientales, 1829
TEXTE 3
Philippe Jaccottet, « Étourneaux »
À travers un verger
TEXTE 4
Guillaume Apollinaire, « La colombe poignardée et le jet d'eau »
Calligrammes, 1918
2Séance 1 · Ouverture
Peindre l'oiseau, écrire le poème
Qu'est-ce qu'une forme poétique ?
Peindre d'abord une cage avec une porte ouverte peindre ensuite quelque chose de joli
Jacques Prévert, « Pour faire le portrait d'un oiseau », Paroles, début · texte distribué en classe
Exemplier : de la forme fixe à la forme libre
✱Le cours d'ouverture s'appuie sur un exemplier de textes très courts, chacun choisi pour une forme. Pour chacun, on se demande ce que la forme fait au sens.
RondeauCOCharles d'Orléans1394 – 1465
Le temps a laissié son manteauDe vent, de froidure, de pluye,Et s'est vestu de brouderieDe soleil rayant, cler et beau.5Il n'y a beste, ne oyseau,Qu'en son jargon ne chante ou crie :Le temps a laissié son manteau !Rivière, fontaine et ruisseauPortent, en livrée jolie,10Goutte d'argent d'orfavrerie,Chascun s'habille de nouveau :Le temps a laissié son manteau !
Charles d'Orléans (1394-1465), Rondeaux · Lire l'œuvre
Frères de Limbourg, Avril, enluminure des Très Riches Heures du duc de Berry, entre 1412 et 1416 ✱Le printemps du XVe siècle : le temps « s'est vêtu de broderie, de soleil luisant ».Domaine public · Wikimedia CommonsLe CrapaudTristan Corbière1845 – 1875
Un chant dans une nuit sans air...La lune plaque en métal clairLes découpures du vert sombre.... Un chant ; comme un écho, tout vif5Enterré, là, sous le massif...— Ça se tait : Viens, c'est là, dans l'ombre...— Un crapaud ! — Pourquoi cette peur,Près de moi, ton soldat fidèle !Vois-le, poète tondu, sans aile,10Rossignol de la boue... — Horreur ! —... Il chante. — Horreur !! — Horreur pourquoi ?Vois-tu pas son œil de lumière...Non : il s'en va, froid, sous sa pierre........................................15Bonsoir — ce crapaud-là c'est moi.
Tristan Corbière, Les Amours jaunes (1873) · « Ce soir, 20 juillet » · Lire l'œuvre
Un corpus en deux temps : l'eau et la pluie, puis le sonnet
Le travail dirigé réunit deux groupes de textes : A, B et C, puis D, E et F, trois sonnets. Toutes les réponses doivent être justifiées et illustrées par le texte.
Textes A, B et C : un thème, plusieurs formes
Texte A · Francis Ponge, « Pluie », Le Parti pris des choses, 1942
La pluie, dans la cour où je la regarde tomber, descend à des allures très diverses. […] Alors si le soleil reparaît tout s'efface bientôt, le brillant appareil s'évapore : il a plu.
Francis Ponge, « Pluie », début et fin · texte distribué en classe
Texte B · Guillaume Apollinaire, « Il pleut », Calligrammes, 1918
✱Dans le calligramme, les lettres tombent en cinq longues lignes obliques, comme des traînées de pluie sur une vitre. Transcrit en lignes, le poème se lit ainsi :
Il pleut des voix de femmes comme si elles étaient mortes même dans le souvenirc'est vous aussi qu'il pleut merveilleuses rencontres de ma vie ô goutteletteset ces nuages cabrés se prennent à hennir tout un univers de villes auriculairesécoute s'il pleut tandis que le regret et le dédain pleurent une ancienne musique5écoute tomber les liens qui te retiennent en haut et en bas
Guillaume Apollinaire, « Il pleut », page de l'édition originale de Calligrammes, 1918 ✱La disposition originale : les vers tombent en lignes obliques, comme la pluie.Domaine public · Wikimedia Commons
Texte C · Guillaume Apollinaire, « La colombe poignardée et le jet d'eau »
✱Le texte C est le calligramme étudié en lecture analytique à la séance 6 (voir la section « Texte 4 », séance 6).
Textes D, E et F : une forme, plusieurs thèmes
Texte D · « Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ? »Joachim Du Bellay1522 – 1560
Las, où est maintenant ce mépris de Fortune ?Où est ce cœur vainqueur de toute adversité,Cet honnête désir de l'immortalité,Et cette honnête flamme au peuple non commune ?5Où sont ces doux plaisirs qu'au soir sous la nuit bruneLes Muses me donnaient, alors qu'en libertéDessus le vert tapis d'un rivage écartéJe les menais danser aux rayons de la Lune ?Maintenant la Fortune est maîtresse de moi,10Et mon cœur qui soulait être maître de soiEst serf de mille maux et regrets qui m'ennuient.De la postérité je n'ai plus de souci,Cette divine ardeur, je ne l'ai plus aussi,Et les Muses de moi, comme étranges, s'enfuient.
Joachim du Bellay, Les Regrets, VI (1558) · Lire l'œuvre
Oui, ce monde est bien plat ; quant à l'autre, sornettes.Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,Et pour tuer le temps, en attendant la mort,Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.5Allez, vivants, luttez, pauvres futurs squelettes,Moi, le méandre bleu qui vers le ciel se tord,Me plonge en une extase infinie et m'endortComme aux parfums mourants de mille cassolettes.Et j'entre au paradis, fleuri de rêves clairs10Où l'on voit se mêler en valses fantastiquesDes éléphants en rut à des chœurs de moustiques.Et puis, quand je m'éveille en songeant à mes vers,Je contemple, le cœur plein d'une douce joie,Mon cher pouce rôti comme une cuisse d'oie.
Jules Laforgue, Le Sanglot de la terre (posthume) · cassolette : brûle-parfum · Lire l'œuvre
Texte F · Un sonnet avec la manière de s'en servirTristan Corbière1845 – 1875
Vers filés à la main et d'un pied uniforme,Emboîtant bien le pas, par quatre en peloton ;Qu'en marquant la césure, un des quatre s'endorme...Ça peut dormir debout comme soldats de plomb.5Sur le railway du Pinde est la ligne, la forme ;Aux fils du télégraphe : — on en suit quatre, en long ;À chaque pieu, la rime — exemple : chloroforme.— Chaque vers est un fil, et la rime un jalon.— Télégramme sacré — 20 mots. — Vite à mon aide...10(Sonnet — c'est un sonnet —) ô Muse d'Archimède !— La preuve d'un sonnet est par l'addition :— Je pose 4 et 4 = 8 ! Alors je procède,En posant 3 et 3 ! — Tenons Pégase raide :« Ô lyre ! Ô délire ! Ô... » — Sonnet — Attention !
Tristan Corbière, Les Amours jaunes (1873) · épigraphe : « Réglons notre papier et formons bien nos lettres » · Lire l'œuvre
Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipagePrennent des albatros, vastes oiseaux des mers,Qui suivent, indolents compagnons de voyage,Le navire glissant sur les gouffres amers.5À peine les ont-ils déposés sur les planches,Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,Laissent piteusement leurs grandes ailes blanchesComme des avirons traîner à côté d'eux.Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !10Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !L'un agace son bec avec un brûle-gueule,L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !Le Poète est semblable au prince des nuéesQui hante la tempête et se rit de l'archer ;15Exilé sur le sol au milieu des huées,Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », II (1861) · Lire l'œuvre
Gustave Doré, l'albatros sur le navire, gravure pour La Complainte du vieux marin de Coleridge, 1876 ✱Le grand oiseau des mers posé parmi les marins : l'image du poète chez Baudelaire.Domaine public · Wikimedia Commons
Atelier de versification : quelques sonnets des Fleurs du mal
✱Par groupes, les élèves préparent un sonnet de Baudelaire, puis en présentent l'étude à la classe.
Quand, les deux yeux fermés, en un soir chaud d'automne,Je respire l'odeur de ton sein chaleureux,Je vois se dérouler des rivages heureuxQu'éblouissent les feux d'un soleil monotone ;5Une île paresseuse où la nature donneDes arbres singuliers et des fruits savoureux ;Des hommes dont le corps est mince et vigoureux,Et des femmes dont l'œil par sa franchise étonne.Guidé par ton odeur vers de charmants climats,10Je vois un port rempli de voiles et de mâtsEncor tout fatigués par la vague marine,Pendant que le parfum des verts tamariniers,Qui circule dans l'air et m'enfle la narine,Se mêle dans mon âme au chant des mariniers.
Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal » · Lire l'œuvre
Lorsque tu dormiras, ma belle ténébreuse,Au fond d'un monument construit en marbre noir,Et lorsque tu n'auras pour alcôve et manoirQu'un caveau pluvieux et qu'une fosse creuse ;5Quand la pierre, opprimant ta poitrine peureuseEt tes flancs qu'assouplit un charmant nonchaloir,Empêchera ton cœur de battre et de vouloir,Et tes pieds de courir leur course aventureuse,Le tombeau, confident de mon rêve infini10(Car le tombeau toujours comprendra le poète),Durant ces grandes nuits d'où le somme est banni,Te dira : « Que vous sert, courtisane imparfaite,De n'avoir pas connu ce que pleurent les morts ? »— Et le ver rongera ta peau comme un remords.
Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal » · Lire l'œuvre
Je te donne ces vers afin que si mon nomAborde heureusement aux époques lointaines,Et fait rêver un soir les cervelles humaines,Vaisseau favorisé par un grand aquilon,5Ta mémoire, pareille aux fables incertaines,Fatigue le lecteur ainsi qu'un tympanon,Et par un fraternel et mystique chaînonReste comme pendue à mes rimes hautaines ;Être maudit à qui, de l'abîme profond10Jusqu'au plus haut du ciel, rien, hors moi, ne répond !— Ô toi qui, comme une ombre à la trace éphémère,Foules d'un pied léger et d'un regard sereinLes stupides mortels qui t'ont jugée amère,Statue aux yeux de jais, grand ange au front d'airain !
Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal » · Lire l'œuvre
D'après Louis Boulanger, « Les Djinns », vignette gravée sur bois pour Les Orientales de Victor Hugo, 1829 (maison de Victor Hugo) ✱La ronde des Djinns : la longueur des vers grandit puis décroît comme leur vol.Domaine public · Wikimedia Commons
djinn n. m. (mot arabe). Esprit de l'air, bon génie ou démon, dans les croyances arabes.
Dictionnaire
Les Djinns
✱Le poème, trop long pour une seule page, est donné strophe par strophe, en deux colonnes : lisez-le de gauche à droite, puis de haut en bas. Le nombre de syllabes du vers est indiqué pour chaque strophe.
STROPHE 1 · 2 SYLLABES Murs, ville, Et port, Asile De mort, Mer grise Où brise La brise, Tout dort.
STROPHE 2 · 3 SYLLABES Dans la plaine Naît un bruit. C'est l'haleine De la nuit. Elle brame Comme une âme Qu'une flamme Toujours suit !
STROPHE 3 · 4 SYLLABES La voix plus haute Semble un grelot. D'un nain qui saute C'est le galop. Il fuit, s'élance, Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d'un flot.
STROPHE 4 · 5 SYLLABES La rumeur approche. L'écho la redit. C'est comme la cloche D'un couvent maudit ; Comme un bruit de foule, Qui tonne et qui roule, Et tantôt s'écroule, Et tantôt grandit,
STROPHE 5 · 6 SYLLABES Dieu ! la voix sépulcrale Des Djinns !... Quel bruit ils font ! Fuyons sous la spirale De l'escalier profond. Déjà s'éteint ma lampe, Et l'ombre de la rampe, Qui le long du mur rampe, Monte jusqu'au plafond.
STROPHE 6 · 7 SYLLABES C'est l'essaim des Djinns qui passe, Et tourbillonne en sifflant ! Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant. Leur troupeau, lourd et rapide, Volant dans l'espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc.
STROPHE 7 · 8 SYLLABES Ils sont tout près ! — Tenons fermée Cette salle, où nous les narguons. Quel bruit dehors ! Hideuse armée De vampires et de dragons ! La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu'une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble, à déraciner ses gonds !
STROPHE 8 · 10 SYLLABES Cris de l'enfer ! voix qui hurle et qui pleure ! L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon. La maison crie et chancelle penchée, Et l'on dirait que, du sol arrachée, Ainsi qu'il chasse une feuille séchée, Le vent la roule avec leur tourbillon !
STROPHE 9 · 8 SYLLABES Prophète ! si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J'irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs ! Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souffle d'étincelles, Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs !
STROPHE 10 · 7 SYLLABES Ils sont passés ! — Leur cohorte S'envole, et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés. L'air est plein d'un bruit de chaînes, Et dans les forêts prochaines Frissonnent tous les grands chênes, Sous leur vol de feu pliés !
STROPHE 11 · 6 SYLLABES De leurs ailes lointaines Le battement décroît, Si confus dans les plaines, Si faible, que l'on croit Ouïr la sauterelle Crier d'une voix grêle, Ou pétiller la grêle Sur le plomb d'un vieux toit.
STROPHE 12 · 5 SYLLABES D'étranges syllabes Nous viennent encor ; Ainsi, des Arabes Quand sonne le cor, Un chant sur la grève Par instants s'élève, Et l'enfant qui rêve Fait des rêves d'or.
STROPHE 13 · 4 SYLLABES Les Djinns funèbres, Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leurs pas ; Leur essaim gronde : Ainsi, profonde, Murmure une onde Qu'on ne voit pas.
STROPHE 14 · 3 SYLLABES Ce bruit vague Qui s'endort, C'est la vague Sur le bord ; C'est la plainte, Presque éteinte, D'une sainte Pour un mort.
STROPHE 15 · 2 SYLLABES On doute La nuit... J'écoute : — Tout fuit, Tout passe ; L'espace Efface Le bruit.
Philippe Jaccottet, « Étourneaux », À travers un verger
Theo van Hoytema, Étourneau, illustration du mois de février d'un calendrier, 1901 ✱L'étourneau, l'oiseau que le poète entend passer très haut sans pouvoir le saisir.Domaine public · Wikimedia Commons
✱Le texte, en prose, compte cinq paragraphes. Des promeneurs marchent « en amicale compagnie » dans une combe déserte ; une rumeur leur fait lever la tête ; dans le ciel passe une chose qu'ils peinent à nommer : un nuage, des fumées, des filets jetés sur les chênes, des bannières sombres. Ce n'est qu'à la fin que l'on comprend, grâce au titre, qu'il s'agit d'un vol d'étourneaux.
cette légère rumeur de flèches très haut dans l'air vous fait dresser la tête, interdits. D'où venue ? […] comme un très rapide nuage, non, une chose trop prompte pour être un nuage […]. L'étrange fête dure longtemps ; puis se produit une espèce d'accalmie ; (…)
Philippe Jaccottet, « Étourneaux », extraits · texte distribué en classe
Plan de la lecture analytique
I. Réécriture d'un topos poétique romantique : le poète et la nature
Le cadre narratif : une promenade paisible, interrompue par le « Soudain » initial.
Le passage des étourneaux : une scansion chronologique, de l'apparition à l'accalmie.
Un anti-« Djinns » : « l'étrange fête » de la nature et la réjouissance des hommes ; la fusion physique des hommes et de la nature (le bruit « vous traverse, vous communique sa fièvre »).
II. L'oiseau, le poète et le langage
Le travail d'identification : une identification progressive par les images, pour appréhender ce qui est protéiforme.
Les outils de reformulation : le tâtonnement de la langue ; le titre comme clef.
Les méandres d'une syntaxe poétique à la recherche de son sujet.
Guillaume Apollinaire, « La colombe poignardée et le jet d'eau », Calligrammes, 1918
✱Le calligramme dessine, en haut, une colombe dont le cou est traversé par les mots « et toi » ; en dessous, un jet d'eau formé de lignes de lettres qui retombent de part et d'autre ; en bas, la vasque de la fontaine. On le transcrit ici en trois parties, de haut en bas.
I. La colombeGuillaume Apollinaire1880 – 1918
Douces figures poignardées Chères lèvres fleuriesMIA MAREYEYETTE LORIEANNIE et toi MARIE5où êtes-vous ôjeunes fillesMAISprès d'un jet d'eau quipleure et qui prie10cette colombe s'extasie
Guillaume Apollinaire, « La colombe poignardée et le jet d'eau », page de l'édition originale de Calligrammes, 1918 ✱La page originale du calligramme : les mots dessinent la colombe et le jet d'eau.Domaine public · Wikimedia CommonsII. Le jet d'eau
Tous les souvenirs de naguèreÔ mes amis partis en guerreJaillissent vers le firmamentEt vos regards en l'eau dormant5Meurent mélancoliquementOù sont-ils Braque et Max JacobDerain aux yeux gris comme l'aubeOù sont Raynal Billy DalizeDont les noms se mélancolisent10Comme des pas dans une égliseOù est Cremnitz qui s'engageaPeut-être sont-ils morts déjàDe souvenirs mon âme est pleineLe jet d'eau pleure sur ma peine
III. La vasque
CEUX QUI SONT PARTIS À LA GUERRE AU NORD SE BATTENT MAINTENANTLe soir tombe Ô sanglante merJardins où saigne abondamment le laurier rose fleur guerrière
Apollinaire publie à l'été 1914 ses premiers « idéogrammes lyriques ». La pratique des poèmes figurés remonte à l'Antiquité grecque et a été reprise à la Renaissance (on se souvient de la « Dive Bouteille » de Rabelais). L'ambition du poète est de revenir à l'idéogramme, ce signe graphique qui, dans certaines écritures, constitue à lui seul un mot ou une notion : l'œil du lecteur devrait saisir le calligramme d'un seul regard, comme un dessin ou un tableau. Mais l'exigence de la lecture s'oppose en fait à cette volonté de saisie synthétique. En ce début de siècle, peintres et écrivains se connaissent, se fréquentent, s'influencent ; ce bouillonnement est interrompu par la guerre.
I. La lecture du calligramme
L'importance du titre, qui permet de reconnaître les motifs dessinés.
L'appréhension picturale : deux dessins juxtaposés, sans liens apparents, aux fonctions symboliques encore diffuses, qui obligent à lire le texte.
La colombe poignardée : le poignard est figuré par « et toi ».
Le jet d'eau, ou « jet d'Ô ».
Une appréhension verticale en trois temps : la colombe, le jet d'eau, la vasque.
La connaissance du contexte de rédaction permet de pressentir la fonction symbolique de la colombe poignardée : dans l'univers de la guerre, c'est le symbole de la paix meurtrie.
II. La colombe
Les mots du titre y sont disséminés, mais le sens est déplacé. C'est l'univers intime du poète qui se déploie, par la litanie des prénoms féminins : c'est leur disparition qui les « poignarde ». Le ton élégiaque d'un temps passé, qui appelle les amours disparues, régit toute cette ouverture : « où êtes-vous ô jeunes filles ».
La figure de la compagne perdue, Marie Laurencin, domine toutes les autres, comme une plaie plus profonde, rendue par la place centrale du coup de poignard qui la désigne : « et toi ». Elle fait le lien entre la colombe et le jet d'eau, puisqu'elle évoque à la fois l'univers intime du poète et l'univers artistique, plus présent dans le second motif.
L'extase de la colombe est ambiguë. Définie comme l'état d'une personne transportée hors de soi et du monde sensible, elle peut décrire l'état amoureux comme l'approche de la mort ; le titre fait pencher pour la seconde lecture. La fin du texte, « près d'un jet d'eau qui pleure et qui prie cette colombe s'extasie », désigne ainsi tout le calligramme : une colombe blessée vient mourir près d'un jet d'eau.
III. Le jet d'eau
Le lecteur distingue deux parties : le jet d'eau lui-même et sa source, sorte de fontaine qui peut rappeler la forme d'un œil.
Le lecteur hésite d'abord sur le sens de la lecture, mais la disposition verticale, le sens et les rimes invitent à lire séparément chaque côté du jet. Le nombre de vers, quatorze, permet de reconstituer un sonnet d'octosyllabes aux rimes complexes. On sait combien Apollinaire aimait s'appuyer sur les formes classiques pour les pervertir.
Les thèmes élégiaques du temps passé et des amis disparus tissent un lien très fort avec la colombe : au « où êtes-vous ô jeunes filles » répondent « Où sont-ils Braque et Max Jacob », « Où sont Raynal Billy Dalize ». « Souvenirs de naguère » et le néologisme « se mélancolisent » appartiennent au registre élégiaque. L'image de la mort, « Peut-être sont-ils morts déjà », semble affecter toutes les figures du poème.
Le registre élégiaque s'appuie surtout sur l'image des larmes, motif qui structure les deux dessins, comme le montre la reprise « un jet d'eau qui pleure », « Le jet d'eau pleure sur ma peine », et motif suggéré par le dessin même, pleurs qui coulent de cette fontaine-œil.
Le monde pleuré par le poète est double, comme le montre la litanie des noms propres : les prénoms féminins pour l'amour (la colombe), les noms masculins pour les amis du monde artistique brusquement interrompu par la guerre (le jet d'eau).
IV. La vasque
La partie supérieure se distingue par ses majuscules, qui rappellent les titres des journaux. Le caractère prosaïque de la phrase évoque une nouvelle lue, source de tristesse et d'angoisse ; « Ceux qui sont partis » fait écho aux noms masculins cités plus haut.
Elle s'oppose à la phrase inférieure, frappante par sa poéticité : phrase nominale, métaphore du laurier qui saigne. Les deux parties de la vasque se répondent et traduisent une même réalité guerrière dans deux langages différents.
Au centre, un octosyllabe exclamatif inscrit, de manière très visible, une déploration tragique : « Le soir tombe Ô sanglante mer ». Le « Ô », centre du jet d'eau, centre des larmes, sommet de la déploration lyrique, apparaît comme le cœur même du poème.
Je suis le Ténébreux, — le Veuf, — l'Inconsolé,Le Prince d'Aquitaine à la Tour abolie :Ma seule Étoile est morte, — et mon luth constelléPorte le Soleil noir de la Mélancolie.5Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m'as consolé,Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,Et la treille où le Pampre à la Rose s'allie.Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?10Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;J'ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène...Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron :Modulant tour à tour sur la lyre d'OrphéeLes soupirs de la sainte et les cris de la Fée.
Gérard de Nerval, Les Chimères (1854) · Lire l'œuvre
La Nature est un temple où de vivants piliersLaissent parfois sortir de confuses paroles ;L'homme y passe à travers des forêts de symbolesQui l'observent avec des regards familiers.5Comme de longs échos qui de loin se confondentDans une ténébreuse et profonde unité,Vaste comme la nuit et comme la clarté,Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants,10Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,— Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,Ayant l'expansion des choses infinies,Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », IV (1857) · Lire l'œuvre
Ivan Chichkine, La Chênaie, huile sur toile, 1887 ✱« La Nature est un temple où de vivants piliers » : les troncs des chênes comme des colonnes.Domaine public · Wikimedia Commons« Ses purs ongles très haut… »Stéphane Mallarmé1842 – 1898
Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx,L'Angoisse, ce minuit, soutient, lampadophore,Maint rêve vespéral brûlé par le PhénixQue ne recueille pas de cinéraire amphore5Sur les crédences, au salon vide : nul ptyx,Aboli bibelot d'inanité sonore,(Car le Maître est allé puiser des pleurs au StyxAvec ce seul objet dont le Néant s'honore.)Mais proche la croisée au nord vacante, un or10Agonise selon peut-être le décorDes licornes ruant du feu contre une nixe,Elle, défunte nue en le miroir, encorQue, dans l'oubli fermé par le cadre, se fixeDe scintillations sitôt le septuor.
Le pré est vénéneux mais joli en automneLes vaches y paissantLentement s'empoisonnentLe colchique couleur de cerne et de lilas5Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-làViolâtres comme leur cerne et comme cet automneEt ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonneLes enfants de l'école viennent avec fracasVêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica10Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mèresFilles de leurs filles et sont couleur de tes paupièresQui battent comme les fleurs battent au vent démentLe gardien du troupeau chante tout doucementTandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent15Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Colchique d'automne (Colchicum autumnale), planche de Köhler's Medizinal-Pflanzen, 1897 ✱La fleur « couleur de cerne et de lilas », jolie mais vénéneuse comme les yeux de la bien-aimée.Domaine public · Wikimedia CommonsRésignationPaul Verlaine1844 – 1896
Tout enfant, j'allais rêvant Ko-Hinnor,Somptuosité persane et papale,Héliogabale et Sardanapale !Mon désir créait sous des toits en or,5Parmi les parfums, au son des musiques,Des harems sans fin, paradis physiques !Aujourd'hui, plus calme et non moins ardent,Mais sachant la vie et qu'il faut qu'on plie,J'ai dû refréner ma belle folie,10Sans me résigner par trop cependant.Soit ! le grandiose échappe à ma dent,Mais, fi de l'aimable et fi de la lie !Et je hais toujours la femme jolie,La rime assonante et l'ami prudent.
À la fin tu es las de ce monde ancienBergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matinTu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaineIci même les automobiles ont l'air d'être anciennes5La religion seule est restée toute neuve la religionEst restée simple comme les hangars de Port-AviationSeul en Europe tu n'es pas antique ô ChristianismeL'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie XEt toi que les fenêtres observent la honte te retient10D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matinTu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout hautVoilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journauxIl y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policièresPortraits des grands hommes et mille titres divers
Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools (1913), v. 1 à 14 · Lire l'œuvre
Robert Delaunay, Champ-de-Mars. La Tour rouge, huile sur toile, 1911 (Art Institute of Chicago) ✱« Bergère ô tour Eiffel » : la tour, emblème du Paris moderne que chante « Zone ».Domaine public · Wikimedia Commons
Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps Qui distribue les frissons à la ville Chante pour lui seul Et le fond de sa chanson ressemble à la nuit
André Breton, « Le soleil en laisse », Clair de terre (1923), v. 1 à 4 · texte distribué en classe
Elle dort et repose sur la candeur du sable. Koumba Tam dort. Une palme verte voile la fièvre des cheveux, cuivre le front courbe Les paupières closes, coupe double et sources scellées.
Léopold Sédar Senghor, « Masque nègre », à Pablo Picasso, Chants d'ombre (1945), v. 1 à 3 · texte distribué en classe
L'effort humain n'est pas ce beau jeune homme souriant debout sur sa jambe de plâtre ou de pierre
Jacques Prévert, « L'effort humain », Paroles (1945), v. 1 à 4 · texte distribué en classe
Tradition et modernité : questions d'écrit et d'oral
✱Ces exercices, tirés de l'exemplier du cours, entraînent aux deux épreuves de l'examen : une question d'écrit, à rédiger, et une question d'oral, à préparer en dix minutes puis à présenter.
Exercice 1 · Paul Éluard, « Au mal / Au bien »
✱Le texte est reproduit en entier dans le corpus du baccalauréat blanc (texte A, p. suivantes).
Exercice 2 · Bernard Heidsieck, « Passe-partout n° 15 »
✱Poème sonore écrit pour être dit à voix haute. Le boulevard Haussmann devient un « fleuve » de voitures et de passants, que décrit une seule et immense énumération, entrecoupée de voix captées dans la rue (« Tu viens chéri… »).
Boulevard Haussmann, artère – quel mot sublime – artère-fleuve ! Le flot ici sort du Carrefour, respire l'espace d'une seconde,
Bernard Heidsieck, « Passe-partout n° 15 », Le Carrefour de la Chaussée d'Antin, Al Dante, 2001 · texte distribué en classe
Exercice 3 · « Je m'imagine », poème en vers libres
✱Le poème, dont l'auteur n'est pas précisé dans le document, évoque la rêverie d'une jeune fille au soleil d'un après-midi d'été, au milieu des « petites bêtes de la terre ».
Je m'imagine que tu es là. Il y a le soleil Et cet oiseau perdu au chant si étrange. On dirait une après-midi d'été ;
« Je m'imagine », début · texte distribué en classe
11Évaluation · Avril 2003
Baccalauréat blanc : le lyrisme du deuil
Éluard, Baudelaire, Saint-Amant
✱Le sujet suit le format de l'épreuve anticipée de français : une question sur le corpus (4 points), puis un travail d'écriture au choix (16 points).
Texte A · Au malPaul Éluard1895 – 1952
Nusch tu me manques c'est soudainComme si la forêt pouvait manquer à l'arbreJe n'ai jamais écrit de poème sans toiJe suis dans un bain froid5De solitude de misèreEt les mots ont le poids des loques sur les plaiesEt les images sont avares et butéesEt tout ce que je dis réfléchit une absenceJe reçois le présent comme un trésor la pioche10Mon plaisir maintenant c'est de tuer le tempsSe masquant de fumée le bois vert a brûléLes feuilles et les flammes n'étaient pas visiblesÔ toi ma grande étoile noire tu t'éloignesTon cercle n'est qu'un point celui de mon domaine15Toi ma vision changée en aveugle insensibleSupprime les reflets les échos du mensongeSupprime mon remords de vivreAnnule les baisers que je reçois en vain.
Au bien
Mon amour nous dormions ensembleEt nous avons ri au matinEnsemble tout le temps qu'il nous fallait pour vivreToute une éternité5Et plus je te voyais vivre à côté de moiPlus je te confondais avec l'aube et l'étéDormir profond rêver plus hautEt s'éveiller l'un bien à l'autreTelle est la loi de l'innocence10Et vivre plus haut que nos rêvesÊtre pareils par la confianceTel a été notre plaisirDans un monde toujours trop jeune d'un instantPouvions-nous donc prévoir l'hiver ou notre mort15Croire au fossile avant la fin du grand printempsRaison nous étions deux à t'incarner légèreComme une joue sous la rougeur du feu premierRaison nous étions libres nous avons vaincu.
Paul Éluard, Une leçon de morale (1949) · Lire l'œuvre
Texte B · De profundis clamaviCharles Baudelaire1821 – 1867
J'implore ta pitié, Toi, l'unique que j'aime,Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.C'est un univers morne à l'horizon plombé,Où nagent dans la nuit l'horreur et le blasphème ;5Un soleil sans chaleur plane au-dessus six mois,Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;C'est un pays plus nu que la terre polaire ;— Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !Or il n'est pas d'horreur au monde qui surpasse10La froide cruauté de ce soleil de glaceEt cette immense nuit semblable au vieux Chaos ;Je jalouse le sort des plus vils animauxQui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,Tant l'écheveau du temps lentement se dévide !
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, « Spleen et Idéal », XXX (1857) · Lire l'œuvre
Caspar David Friedrich, La Mer de glace, huile sur toile, 1823-1824 (Hambourg, Kunsthalle) ✱« Un pays plus nu que la terre polaire » : le gouffre glacé où le cœur est tombé.Domaine public · Wikimedia CommonsTexte C · Plainte sur la mort de SylvieSSaint-Amant1594 – 1661
Ruisseau qui cours après toy-mesme,Et qui te fuis toy-mesme aussi,Arreste un peu ton onde iciPour escouter mon deuil extresme ;5Puis, quand tu l'auras sceu, va-t'en dire à la merQu'elle n'a rien de plus amer.Raconte luy comme Sylvie,Qui seule gouvernait mon sort,A receu le coup de la mort10Au plus bel âge de la vie,Et que cet accident triomphe en mesme jourDe toutes les forces d'Amour.Las ! je n'en puis dire autre chose,Mes soupirs trenchent mon discours.15Adieu, ruisseau, repren ton cours,Qui non plus que moi ne repose ;Que si par mes regrets j'ay bien pu t'arrester,Voilà des pleurs pour te haster.
Gustave Courbet, Le Ruisseau du Puits-Noir, vallée de la Loue, huile sur toile, 1855 (Washington, National Gallery of Art) ✱« Ruisseau qui cours après toi-même » : le poète confie sa plainte au ruisseau.Domaine public · Wikimedia Commons
12Bilan
Bilan de la séquence
La forme au service du sens
✱Le bilan revient à la question qui a guidé toute la séquence : en poésie, la forme fait sens. Il s'appuie sur les textes étudiés et sur les notions de versification acquises en travaux dirigés et en activités orales.
AaMémento
Lexique
Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.
Mode révision : les définitions sont cachées. Dis-les à voix haute, puis touche une fiche ou une branche pour vérifier.
Les cartes mentales ✱
Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.
« Le Poète est semblable au prince des nuées » : Baudelaire, « L'Albatros »
une allégorie de la Liberté : une idée représentée par un personnage
Références culturelles
Platon, La République (l'allégorie de la caverne), IVe siècle av. J.-C.Des prisonniers enchaînés dans une caverne figurent les hommes prisonniers des apparences.
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, 1830La Liberté y prend la forme d'une femme du peuple brandissant le drapeau tricolore.
Charles Baudelaire, « L'Albatros », Les Fleurs du mal (2e éd.), 1861L'oiseau maladroit sur le pont du navire figure le poète incompris parmi les hommes.
compter les syllabes : pour trouver le mètre d'un vers
un poème hétérométrique : qui mêle des vers de longueurs différentes
le mètre fait sens : la longueur du vers imite ce qui est dit
Références culturelles
Jean de La Fontaine, Fables (vers mêlés), 1668La Fontaine mêle librement des mètres différents pour épouser le rythme du récit.
Victor Hugo, « Les Djinns », Les Orientales, 1829Les strophes grandissent puis décroissent de deux à dix syllabes, mimant l'approche puis l'éloignement des djinns.
Paul Verlaine, « Art poétique » (« préfère l'Impair »), 1882Verlaine conseille les mètres impairs (5, 7, 9 syllabes), plus légers et plus musicaux.
un éphémère : insecte qui ne vit que quelques heures
un succès éphémère : de courte durée
une beauté éphémère : qui passe vite
Références culturelles
Pierre de Ronsard, « Mignonne, allons voir si la rose », 1553La rose qui fane en une journée symbolise la beauté éphémère.
Charles Baudelaire, « À une passante » (« Fugitive beauté »), Les Fleurs du mal (2e éd.), 1861Une rencontre d'un instant, « Fugitive beauté », aussitôt perdue dans la foule.
Philippe Jaccottet, À travers un verger, 1975Jaccottet y cherche à saisir la beauté fragile et passagère d'un verger en fleurs.
Carte mentale ✱vers librenom masculin (groupe nominal)
Synonymes
vers irréguliervers non mesurévers non métrique
Antonymes
vers réguliervers mesuréforme fixe
Dérivés
verslibristen. m.verslibrismen. m.versifierv.versificationn. f.librementadv.libertén. f.
Champ lexical
rythmeretour à la lignestrophe irrégulièretypographiemodernitééchos sonores
Étymologie
versus latin : ligne, sillon ; de vertere, tourner (on « tourne » au bout de la ligne)
liber latin : libre
Expressions
un poème en vers libres : aux vers de longueur irrégulière
le retour à la ligne : ce qui distingue encore le vers libre de la prose
Références culturelles
Gustave Kahn, Les Palais nomades, 1887Kahn est l'un des premiers à pratiquer et à défendre le vers libre, affranchi du mètre régulier.
Jules Laforgue, Derniers vers, 1890Laforgue y abandonne le mètre régulier au profit de vers de longueurs variables.
Guillaume Apollinaire, Alcools (« Zone »), 1913« Zone » enchaîne des vers très inégaux, sans ponctuation, pour dire la ville moderne.
Jacques Prévert, Paroles, 1946Prévert écrit en vers libres proches de la langue parlée, avec listes et répétitions.
AaLes mots de la séquence
Termes techniques à connaître pour l'EAF
✱
FForme fixe
Poème dont le nombre de vers, de strophes et la disposition des rimes sont fixés par la tradition (sonnet, rondeau).
SSonnet
Forme fixe de quatorze vers : deux quatrains et deux tercets ; le dernier vers forme la chute.
RRondeau
Forme fixe médiévale, sur deux rimes, avec un refrain repris du premier vers.
OOctosyllabe / décasyllabe / alexandrin
Vers de huit, dix ou douze syllabes.
VVers pair / impair
Vers au nombre de syllabes pair (8, 10, 12) ou impair (5, 7, 9).
CCésure / coupe
Pause principale au milieu du vers / pause secondaire à l'intérieur d'un hémistiche.
DDiérèse
Prononciation en deux syllabes de deux voyelles voisines (an-ci-en).
RRejet / contre-rejet
Élément bref d'une phrase placé au début du vers suivant / à la fin du vers précédent.
RRime pauvre / suffisante / riche
Rime fondée sur un, deux, trois sons communs ou plus.
VVers libre
Vers sans mètre ni rime réguliers, dont l'unité repose sur la syntaxe, le rythme, le thème, les échos sonores.
VVerset
Vers très long, souvent de la longueur d'une phrase, proche de la prose rythmée.
PPoème en prose
Texte bref, sans vers, dont la poéticité tient aux images, au rythme et à l'unité.
CCalligramme
Poème dont la disposition typographique dessine une figure liée à son sens (Apollinaire parle d'« idéogrammes lyriques »).
BBlason / contre-blason
Éloge poétique d'une partie du corps / sa parodie.
AAllégorie
Représentation concrète et développée d'une idée abstraite (l'albatros, le poète).
AAnaphore
Reprise d'un même mot en tête de vers ou de phrases successifs.
ÉÉpanorthose
Correction de ce qu'on vient de dire (« non, une chose trop prompte pour être un nuage »).
CChiasme
Construction en miroir (ABBA) ; « Les Djinns » est construit en chiasme autour de sa strophe centrale.
RRegistre élégiaque
Expression plaintive de la douleur, du deuil, du regret du temps passé.
TTopos
Thème ou motif traditionnel, repris d'œuvre en œuvre (le poète et la nature, l'oiseau-poète).
✱Sources : dossier « forme et signification, l'oiseau et le poète » (Première S, janvier-avril 2003) : TD de poésie, cours sur « Les Djinns » et « Étourneaux », explication de « La colombe poignardée… », activités orales, bac blanc ; exemplier (2007).
13IAPour aller plus loin
Activités avec l'IA ✱
Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).
Trois règles avant de commencer
L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1
Les Djinns : la forme qui mime le sens
En classe25 min
Objectif. Vérifier le schéma des mètres des « Djinns » de Hugo et en comprendre l'effet.
Comptez les syllabes d'un vers par strophe et remplissez le tableau.
Le professeur demande à l'IA le même tableau et le projette.
Comparez avec votre relevé et avec l'encadré « un coup de force poétique ».
Expliquez ensemble ce que ce chiasme métrique fait sentir au lecteur.
À écrire à l'IA
Dans « Les Djinns » de Victor Hugo (Les Orientales, 1829), donne pour chacune des quinze strophes le nombre de syllabes des vers, sous forme de tableau. Explique ensuite en trois phrases le lien entre cette forme et ce qui est raconté.
Garde ton esprit critique. Comparez chaque case avec votre propre décompte : l'IA peut se tromper sur la strophe centrale. Le manuel donne la progression : de deux à huit, puis dix, puis de huit à deux.
2
Un sonnet irrégulier
À la maison30 min
Objectif. Repérer les irrégularités d'un sonnet (Nerval, Baudelaire, Mallarmé ou Verlaine) et en dire l'effet.
Choisis un sonnet de la séance 7 (« El Desdichado », « Correspondances », « Ses purs ongles… », « Résignation »).
Note toi-même ses irrégularités : disposition, rimes, mètre.
Colle le sonnet dans l'IA avec le prompt.
Compare avec tes notes et avec la correction du manuel. Note ce que l'IA a vu de juste et ce qu'elle a inventé.
À écrire à l'IA
Voici un sonnet du XIXe siècle : [colle le sonnet]. Quelles irrégularités présente-t-il par rapport au sonnet régulier (disposition des strophes, rimes, mètre) ? Quel effet produisent-elles ? Réponds en citant les vers concernés.
Garde ton esprit critique. L'IA se trompe parfois sur ce qu'est un sonnet régulier. Vérifie le schéma des rimes toi-même avant de croire sa réponse.
3
Le vers libre n'est pas l'absence de règles
En classe ou à la maison20 min
Objectif. Réfuter une idée reçue sur le vers libre avec les exemples de la séquence.
Relis l'« À retenir : le vers libre » et le début de « Zone ».
Demande à l'IA de défendre l'idée reçue avec le prompt.
Réponds-lui en trois arguments, chacun avec un exemple (Apollinaire, Breton, Senghor ou Prévert).
Note si l'IA reconnaît ou non la valeur de tes exemples.
À écrire à l'IA
Défends en six lignes cette idée : « Le vers libre, c'est de la prose découpée au hasard, sans aucune règle. » Puis attends ma réponse et discute mes arguments un par un.
Garde ton esprit critique. Vérifie que tes exemples sont exacts (citations, auteurs) et que l'IA ne cite pas de vers inventés pour Breton, Senghor ou Prévert, dont les textes sont protégés.
4
Corpus du bac blanc : ta réponse d'abord
À la maison35 min
Objectif. S'entraîner à la question de corpus sur Éluard, Baudelaire et Saint-Amant : comment la forme sert-elle la signification ?
Écris ta réponse à la question de corpus sans aide (une quinzaine de lignes).
Demande à l'IA de l'évaluer avec le prompt.
Compare ses remarques avec le corrigé du manuel (sizains d'octosyllabes de Saint-Amant, sonnet de Baudelaire, deux parties d'Éluard).
Réécris un seul paragraphe en tenant compte des remarques justes.
À écrire à l'IA
Voici ma réponse à une question de corpus du bac : « Montrez précisément, pour chacun des textes, comment la forme est au service de la signification du poème » (Éluard, « Au mal / Au bien » ; Baudelaire, « De profundis clamavi » ; Saint-Amant, « Plainte sur la mort de Sylvie »). [colle ta réponse]. Indique ce qui est précis, ce qui est vague et ce qui manque. Ne rédige pas de corrigé.
Garde ton esprit critique. L'IA peut donner une description fausse de la forme d'un poème (nombre de strophes, mètre). Vérifie avec le corrigé du manuel avant de modifier ta copie.
✎Pour l'enseignant
Fiches d'activité d'une heure
2 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier
18
La colombe poignardée et le jet d'eau, lire un calligrammeLire un calligramme en trois temps (la colombe, le jet d'eau, la vasque), étudier les liens entre l'image et le texte, et montrer que la forme sert la…
19
Le devenir du sonnet, une forme fixe renouveléeRappeler les règles du sonnet régulier, repérer les irrégularités de quatre sonnets du XIXe siècle et en interpréter les effets : la forme fixe se renouvelle…