Poète français de la Renaissance, Ronsard est le chef de la Pléiade, un groupe de poètes qui voulaient enrichir la langue française. Il a chanté l'amour et la fuite du temps dans Les Amours (1552), dédiés à Cassandre, puis dans des poèmes pour Marie. « Quand vous serez bien vieille », étudié sur le site, appartient aux Sonnets pour Hélène (1578).
Poète et homme d'Église français, Jacques Davy Du Perron est devenu cardinal et a joué un rôle important dans la conversion du roi Henri IV au catholicisme. Ses poèmes, typiques de l'époque baroque, aiment les images du changement et de l'instabilité, comme « Le Temple de l'Inconstance », étudié sur le site.
Poète et auteur dramatique anglais, Shakespeare a vécu à l'époque de la reine Élisabeth Ire. Il est considéré comme le plus grand écrivain de langue anglaise. Ses pièces mêlent souvent le tragique et le comique, comme Roméo et Juliette et Hamlet, étudiées sur le site, ou Macbeth. Il était aussi acteur dans une troupe de Londres qui jouait au théâtre du Globe.
Poète français du début du XVIIe siècle, Théophile de Viau était un libertin, c'est-à-dire un esprit libre qui contestait certaines idées religieuses de son temps. Accusé d'avoir écrit des poèmes impies, il a été condamné et emprisonné. Il a aussi écrit une tragédie, Les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé, publiée en 1623 [à vérifier], dont l'histoire rappelle celle de Roméo et Juliette.
Poète français du XVIIe siècle, Guillaume Colletet a été l'un des premiers membres de l'Académie française, créée en 1635. Il a aussi écrit des vies de poètes français. Le sonnet « Claudine, avec le temps… », étudié sur le site, s'adresse à Claudine, la femme qu'il aimait, et rappelle que la beauté ne dure pas, un thème déjà cher à Ronsard.
Auteur dramatique français du XVIIe siècle, Corneille est l'un des grands noms du théâtre classique, avec Racine et Molière. Sa pièce la plus célèbre, Le Cid (1637), étudiée sur le site, montre un héros déchiré entre son amour et son honneur. Il a aussi écrit des poèmes, comme les « Stances à Marquise », adressées à une comédienne.
Auteur dramatique français du XVIIe siècle, Racine est le grand maître de la tragédie classique en alexandrins. Ses héros sont emportés par des passions amoureuses violentes qui les conduisent au malheur. Ses pièces les plus célèbres sont Andromaque (1667) et Phèdre (1677), toutes deux étudiées sur le site. Il est ensuite devenu historiographe du roi Louis XIV.
Cette séquence de Terminale littéraire est consacrée à l'œuvre inscrite au programme limitatif : Roméo et Juliette, la tragédie de jeunesse de William Shakespeare (vers 1595, publiée en 1597). Elle part de ce que la pièce a de plus connu, le couple des amants « nés sous des étoiles contraires », pour poser une question qui court d'un bout à l'autre du texte : quels liens unissent l'amour et la mort ? Après une ouverture sur le théâtre élisabéthain et sur les sources du mythe, de Pyrame et Thisbé à la nouvelle de Boaistuau, l'étude suit l'ordre de la pièce : le prologue, la mélancolie de Roméo, la reine Mab, le bal, le balcon, l'aube de la séparation, la potion et le tombeau. Des cours transversaux (les visages de l'amour, le jour et la nuit, le Prince) préparent la dissertation sur œuvre, l'exercice central de l'épreuve écrite de littérature en série L.
Fiche enseignant
Intitulé
Roméo et Juliette : amour et mort
Programme
Terminale L, enseignement de littérature : œuvre intégrale du programme limitatif (dates des documents : 2007-2008 et 2008-2009)
Œuvre intégrale
William Shakespeare, Roméo et Juliette, tragédie en cinq actes, en vers et en prose (vers 1595 ; premier in-quarto en 1597, second en 1599)
Traduction
Les extraits sont cités dans la traduction en prose de François-Victor Hugo (1860), libre de droits ; la classe travaillait sur une traduction moderne en édition de poche, à laquelle renvoient les numéros de pages des cours
Période
Septembre à novembre (TL1, 2007-2008 ; TL, 2008-2009)
Durée
Douze séances, deux évaluations d'une heure
Fil rouge
Eros et Thanatos : l'amour mène-t-il à la mort, ou la mort donne-t-elle à l'amour son absolu ?
Le parcours
N°
Dominante
Support
Notions
1
Le théâtre au temps d'Élisabeth Ire
Cours d'introduction ; histoire des salles de théâtre
Théâtre élisabéthain, Globe, mansion
2
La pièce en un tableau
Synopsis acte par acte
Structure, lieux, temps
3
Le mythe et ses sources
Ovide, Pyrame et Thisbé ; Bandello, Boaistuau
Mythe, réécriture
4
Un amour « sous des étoiles contraires »
Prologue ; I, 1
Chœur, exposition, oxymore
5
Roméo, mélancolie et inconstance
I, 1 ; Racine, Dürer, Du Perron, le carpe diem
Mélancolie, pétrarquisme, baroque
6
La reine Mab
I, 4
Tirade, fantaisie, pressentiment
7
Le bal : la rencontre
I, 5
Sonnet, coup de foudre, ironie tragique
8
Le balcon : qu'y a-t-il dans un nom ?
II, 2
Lyrisme, identité, transgression
9
Les visages de l'amour
I, 3 (la nourrice) ; cours de synthèse
Registres, contrepoint comique
10
Le jour et la nuit
III, 2 ; III, 5
Image, antithèse, temps tragique
11
Amour et mort
IV, 3 ; V, 3
Eros et Thanatos, dénouement
12
Le Prince et la cité ; la postérité
V, 3 ; Érasme, Machiavel ; Stendhal
Pouvoir, réception, romantisme
Éval.
Deux dissertations d'une heure
13 et 27 septembre 2007
Dissertation sur œuvre
Les extraits étudiés
Extrait
Scène
Ce qui s'y joue
Texte 1
Prologue
Le chœur annonce l'histoire et la mort des amants.
Texte 2
Acte I, scène 1
Roméo, amoureux de Rosaline, se perd en oxymores.
Texte 3
Acte I, scène 4
Mercutio décrit la reine Mab ; Roméo pressent un malheur.
Texte 4
Acte I, scène 5
Au bal, le sonnet des pèlerins et le premier baiser.
Texte 5
Acte II, scène 2
Au balcon, Juliette veut que Roméo renie son nom.
Texte 6
Acte I, scène 3
La nourrice raconte l'enfance de Juliette.
Texte 7
Acte III, scènes 2 et 5
Juliette appelle la nuit ; l'alouette sépare les époux.
Texte 8
Acte IV, scène 3
Juliette, seule, boit la potion de frère Laurent.
Texte 9
Acte V, scène 3
La mort de Roméo, la mort de Juliette, la paix du Prince.
2Séance 1 · Ouverture
Le théâtre au temps d'Élisabeth Ire
Du théâtre médiéval au Globe
Aernout van Buchel d'après Johannes de Witt, Le théâtre du Swan à Londres, dessin, 1596 ✱Le seul dessin de l'intérieur d'un théâtre de Londres à l'époque où Shakespeare écrit sa pièce.Domaine public · Wikimedia Commons
Le cours d'ouverture replace Shakespeare dans le théâtre européen de son temps : le théâtre espagnol du Siècle d'or (Lope de Vega, Tirso de Molina, Calderón), le théâtre baroque français, et surtout le théâtre élisabéthain, dont on retrace la naissance en trois temps.
Histoire des salles de théâtre
Type de salle
Exemple
Rapport scène-salle
Théâtre antique
Théâtre d'Orange ; théâtre romain de Lyon
Gradins en demi-cercle à ciel ouvert, autour de l'orchestre ; mur de scène.
Théâtre médiéval
Mansions sur un parvis ou une place
Lieux juxtaposés que le public parcourt ou embrasse du regard.
Théâtre élisabéthain
Le Globe, Londres, 1599
Scène avancée, public sur trois côtés, proximité et liberté des lieux.
Théâtre à l'italienne
Opéra de Lille ; salles du XVIIe au XIXe siècle
Scène-cadre, rideau, perspective ; public frontal, en fer à cheval sur plusieurs balcons.
La lecture intégrale de la pièce est exigée dès le début de la séquence. Le synopsis, distribué en classe, est complété par les élèves : il sert ensuite de carte pour toutes les séances. Il fait apparaître les personnages présents, l'action et le lieu de chaque scène.
Scène
Personnages
Action
Lieu
Prologue
Le chœur
Annonce de l'histoire et de sa fin
—
I, 1
Serviteurs, Benvolio, Tybalt, les Capulet, les Montaigu, le Prince, Roméo
Bagarre ; intervention du Prince ; Roméo amoureux de Rosaline
Vérone, une place
I, 2
Capulet, Pâris, un serviteur, Benvolio, Roméo
Pâris demande Juliette ; réponse différée ; annonce du bal
Une rue
I, 3
Lady Capulet, la nourrice, Juliette
Projet de mariage avec Pâris
Chez les Capulet
I, 4
Roméo, Benvolio, Mercutio
Avant le bal : la reine Mab
Une rue
I, 5
Capulet, Tybalt, Roméo, Juliette, la nourrice
Le bal ; la rencontre
Salle chez les Capulet
II, 1-2
Roméo, Benvolio, Mercutio ; Juliette
Roméo franchit le mur ; scène du balcon
Jardin des Capulet
II, 3
Frère Laurent, Roméo
« Consentez à nous marier aujourd'hui »
Cellule de frère Laurent
II, 4-5
Mercutio, Benvolio, Roméo, la nourrice ; Juliette
Rendez-vous fixé pour le mariage, transmis à Juliette
Une rue ; le jardin
II, 6
Frère Laurent, Roméo, Juliette
Le mariage secret
Cellule de frère Laurent
III, 1
Mercutio, Benvolio, Tybalt, Roméo, le Prince, les familles
Mort de Mercutio et de Tybalt ; Roméo banni
Place publique
III, 2-3
Juliette, la nourrice ; frère Laurent, Roméo
Annonce de la mort de Tybalt ; tentation du suicide et solution
Le jardin ; la cellule
III, 4-5
Capulet, Pâris ; Roméo, Juliette, ses parents, la nourrice
Mariage avec Pâris accordé ; adieux après la nuit d'amour
Maison Capulet ; chambre de Juliette
IV, 1-3
Frère Laurent, Pâris, Juliette ; les Capulet
Le narcotique ; Juliette feint de consentir, puis boit la potion
La cellule ; la chambre
IV, 4-5
Les Capulet, la nourrice, frère Laurent, des musiciens
Préparatifs des noces ; découverte de Juliette « morte »
Tranquillo Cremona, Une visite à la tombe de Juliette, huile sur toile, 1862 ✱À Vérone, on visite le prétendu tombeau de Juliette : les amants sont devenus un mythe.Domaine public · Wikimedia Commons
1. Un mythe ancien : Pyrame et Thisbé
Dans le livre IV des Métamorphoses, Ovide raconte l'histoire de deux jeunes Babyloniens, Pyrame et Thisbé, voisins dont les parents refusent le mariage. Ils se parlent à travers la fente d'un mur, puis se donnent rendez-vous la nuit, hors de la ville, au tombeau de Ninus, sous un mûrier aux fruits blancs. Thisbé, arrivée la première, fuit devant une lionne et perd son voile, que la bête souille de sang. Pyrame, croyant son amante dévorée, se tue ; Thisbé, revenue, se tue à son tour sur son corps. Le mûrier porte depuis des fruits pourpres, et une même urne réunit les cendres des amants.
« Ô mur jaloux, disaient-ils, pourquoi t'opposes-tu à notre bonheur ? pourquoi nous défends-tu de voler dans nos bras ? […] » C'est ainsi qu'ils s'entretenaient le jour ; et quand la nuit ramenait les ombres, ils se disaient adieu, et s'envoyaient des baisers que retenait le mur envieux.
Ovide, Les Métamorphoses, IV, v. 73-80, traduction ancienne (XIXe siècle), extrait
« Ô vous, parents trop malheureux ! vous, mon père, et vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière prière ! ne refusez pas un même tombeau à ceux qu'un même amour, un même trépas a voulu réunir ! »
Ovide, Les Métamorphoses, IV, dernières paroles de Thisbé, traduction ancienne, extrait
2. Des références européennes
Le nom des deux familles apparaît dès le XIVe siècle dans la Divine Comédie de Dante (Purgatoire, VI), sans aucune histoire d'amour : les Montecchi et les Cappelletti y illustrent les guerres civiles de l'Italie. L'intrigue prend forme dans les nouvelles italiennes, puis passe en France et en Angleterre.
Date
Œuvre
Apport
1476
Masuccio Salernitano, nouvelle Mariotto et Ganozza
Première ébauche : mariage secret, exil, fausse mort ; l'action se passe à Sienne.
vers 1530
Luigi da Porto, Histoire de deux nobles amants
L'intrigue moderne : Vérone, les deux familles, Roméo et Giulietta, le bal.
1554
Matteo Bandello, Nouvelles
Version reprise et diffusée dans toute l'Europe.
1559
Pierre Boaistuau, Histoires tragiques
Traduction libre de Bandello ; Roméo meurt avant le réveil de Juliette, qui meurt « de tristesse ».
1562
Arthur Brooke, The Tragicall Historye of Romeus and Juliet
Poème anglais tiré de Boaistuau, source principale de Shakespeare.
1567
William Painter, The Palace of Pleasure
Traduction anglaise en prose de la nouvelle de Boaistuau.
Dans la nouvelle de Boaistuau, distribuée en fac-similé, l'histoire est présentée comme « très véritable », et l'auteur insiste sur le spectacle des corps réunis dans un même sépulcre à Vérone. L'action s'y étend sur plusieurs mois ; chez Shakespeare, elle tient en quatre ou cinq jours.
3. Des genres différents
Le même sujet passe du mythe en vers (Ovide) à la nouvelle en prose (Bandello, Boaistuau), puis au poème narratif (Brooke) et enfin au théâtre. Shakespeare reprend le chœur tragique, l'argument mythologique de Pyrame et Thisbé, la querelle des grandes familles de Vérone empruntée aux Italiens, le thème folklorique de la fausse morte, et invente une pièce qui dit la place de l'amour et du conflit dans la cité.
✱Avant le lever de rideau, un comédien seul s'avance : c'est le chœur. Dans l'original, son discours est un sonnet de quatorze vers ; François-Victor Hugo le traduit en prose.
Prologue · « Deux familles, égales en noblesse »William Shakespeare1564 – 1616
Le Chœur Deux familles, égales en noblesse, dans la belle Vérone, où nous plaçons notre scène, sont entraînées par d'anciennes rancunes à des rixes nouvelles où le sang des citoyens souille les mains des citoyens. Des entrailles prédestinées de ces deux ennemies a pris naissance, sous des étoiles contraires, un couple d'amoureux dont la ruine néfaste et lamentable doit ensevelir dans leur tombe l'animosité de leurs parents. Les terribles péripéties de leur fatal amour et les effets de la rage obstinée de ces familles, que peut seule apaiser la mort de leurs enfants, vont en deux heures être exposés sur notre scène. Si vous daignez nous écouter patiemment, notre zèle s'efforcera de corriger notre insuffisance.
William Shakespeare, Roméo et Juliette, prologue (1597), traduction de François-Victor Hugo (1860)
Une ouverture en deux temps : la rixe et le Prince
✱La scène 1 de l'acte I met en action ce que le chœur annonce : une rixe entre les serviteurs des deux maisons, que le Prince Escalus arrête en menaçant de mort quiconque troublera encore la paix. Roméo, absent de la bagarre, soupire pour Rosaline.
Acte I, scène 1 et un groupement : Racine, Dürer, Du Perron, le carpe diem
✱Montaigu vient de décrire son fils : il fuit la lumière, s'enferme dans sa chambre, « tire le verrou sur le beau jour et se fait une nuit artificielle ». Benvolio interroge Roméo.
Acte I, scène 1 · « Ô tumultueux amour ! »William Shakespeare1564 – 1616
Roméo Oh ! que les heures tristes semblent longues ! […]
Benvolio Amoureux ?
Roméo Éperdu…
Benvolio D'amour ?
Roméo Des dédains de celle que j'aime.
Benvolio Hélas ! faut-il que l'amour si doux en apparence, soit si tyrannique et si cruel à l'épreuve !
Roméo […] Ici on a beaucoup à faire avec la haine, mais plus encore avec l'amour… Amour ! ô tumultueux amour ! ô amoureuse haine ! ô tout, créé de rien ! ô lourde légèreté ! Vanité sérieuse ! Informe chaos de ravissantes visions ! Plume de plomb, lumineuse fumée, feu glacé, santé maladive ! Sommeil toujours éveillé qui n'est pas ce qu'il est ! Voilà l'amour que je sens et je n'y sens pas d'amour… Tu ris, n'est-ce pas ?
Benvolio Non, cousin : je pleurerais plutôt.
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 1 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
Groupement : trois figures de la mélancolie amoureuse
1. Un héros qui résiste à l'amour : Hippolyte
✱Chez Racine, Hippolyte, le fils farouche de Thésée, refuse d'avouer qu'il aime Aricie. Son gouverneur Théramène lit pourtant dans son attitude les signes de la passion.
Jean Racine, Phèdre, acte I, scène 1 (1677), extrait
2. L'inconstance baroque : Du Perron
« Le Temple de l'Inconstance »Jacques Davy Du Perron1556 – 1618
Je veux bâtir un temple à l'Inconstance.Tous amoureux y viendront adorer,Et de leurs vœux jour et nuit l'honorer,Ayant leur cœur touché de repentance.5De plume molle en sera l'édifice,En l'air fondé sur les ailes du vent,L'autel de paille, où je viendrai souventOffrir mon cœur par un feint sacrifice.[…]10Fais que toujours ton temple soit ouvertÀ tout amant comme moi variable.
Jacques Davy Du Perron (1556-1618), « Le Temple de l'Inconstance », début et fin · Lire l'œuvre
Prolongement : le discours du carpe diem
« Cueille le jour » : la formule d'Horace devient chez les poètes de la Renaissance un argument de séduction. Le poète rappelle à la femme qui le dédaigne que sa beauté passera ; il faut aimer pendant qu'il est temps. Roméo reprend cette plainte quand il reproche à Rosaline de « déshériter toute la postérité » par sa chasteté.
« Hé que voulez-vous dire ? Êtes-vous si cruelle… »Pierre de Ronsard1524 – 1585
Hé que voulez-vous dire ? Êtes-vous si cruelleDe ne vouloir aimer ? Voyez les passereauxQui démènent l'amour : voyez les colombeaux,Regardez le ramier, voyez la tourterelle,5[…]Tout parle de l'amour, tout s'en veut enflammer :Seulement votre cœur, froid d'une glace extrême,Demeure opiniâtre et ne veut point aimer.
Pierre de Ronsard, Nouvelle continuation des Amours (1556), sonnet, début et fin · Lire l'œuvre
« Claudine, avec le temps tes grâces passeront »GCGuillaume Colletet1598 – 1659
Claudine, avec le temps tes grâces passeront,Ton jeune teint perdra sa pourpre et son ivoire,Le ciel qui te fit blonde un jour te verra noire,[…]5Tu mourras, et mes vers jamais ne périront.
✱Masqués, munis de torches, Roméo, Mercutio et Benvolio s'apprêtent à entrer sans invitation au bal des Capulet. Roméo, sombre, refuse de danser : il a fait un rêve qui l'inquiète. Mercutio, parent du Prince et ami de Roméo, lui répond par une longue fantaisie.
Acte I, scène 4 · « La reine Mab vous a fait visite »William Shakespeare1564 – 1616
Mercutio Que souvent les rêveurs sont mis dedans !
Roméo Oui, dans le lit où, tout en dormant, ils rêvent la vérité.
Mercutio Oh ! je vois bien, la reine Mab vous a fait visite. Elle est la fée accoucheuse et elle arrive, pas plus grande qu'une agate à l'index d'un alderman, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent endormis. Les rayons des roues de son char sont faits de longues pattes de faucheux ; la capote, d'ailes de sauterelles ; les rênes, de la plus fine toile d'araignée ; les harnais, d'humides rayons de lune. […] C'est dans cet apparat qu'elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors rêvent d'amour […]. [Mab visite ensuite les courtisans, les gens de loi, les dames, le solliciteur, le curé, le soldat, et à chacun elle fait rêver ce qu'il désire.] C'est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des chevaux et dans les poils emmêlés durcit ces nœuds magiques qu'on ne peut débrouiller sans encourir malheur. […] C'est elle…
Roméo Paix, paix, Mercutio, paix. Tu nous parles de riens !
Mercutio En effet, je parle des rêves, ces enfants d'un cerveau en délire, que peut seule engendrer l'hallucination, aussi insubstantielle que l'air […].
Benvolio Ce vent dont vous parlez nous emporte hors de nous-mêmes : le souper est fini et nous arriverons trop tard.
Roméo Trop tôt, j'en ai peur ! Mon âme pressent qu'une amère catastrophe, encore suspendue à mon étoile, aura pour date funeste cette nuit de fête, et terminera la méprisable existence contenue dans mon sein par le coup sinistre d'une mort prématurée. Mais que celui qui est le nautonier de ma destinée dirige ma voile !… En avant, joyeux amis !
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 4 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
Roméo(à un valet, montrant Juliette) Quelle est cette dame qui enrichit la main de ce cavalier, là-bas ?
Le Valet Je ne sais pas, monsieur.
Roméo Oh ! elle apprend aux flambeaux à illuminer ! Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'une Éthiopienne ! Beauté trop précieuse pour la possession, trop exquise pour la terre ! Telle la colombe de neige dans une troupe de corneilles, telle apparaît cette jeune dame au milieu de ses compagnes. […] Mon cœur a-t-il aimé jusqu'ici ? Non ; jurez-le, mes yeux ! Car jusqu'à ce soir, je n'avais pas vu la vraie beauté.
Tybalt(désignant Roméo) Je reconnais cette voix ; ce doit être un Montague… (À un page.) Va me chercher ma rapière, page ! […] Ah ! par l'antique honneur de ma race, je ne crois pas qu'il y ait péché à l'étendre mort !
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 5 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
✱[Le vieux Capulet interdit à son neveu de troubler la fête ; Tybalt se retire en promettant que sa colère « se convertira en fiel amer ».]
2. Le sonnet des pèlerins
Acte I, scène 5 · « Comme à deux pèlerins rougissants »
Roméo(prenant la main de Juliette) Si j'ai profané avec mon indigne main cette châsse sacrée, je suis prêt à une douce pénitence : permettez à mes lèvres, comme à deux pèlerins rougissants, d'effacer ce grossier attouchement par un tendre baiser.
Juliette Bon pèlerin, vous êtes trop sévère pour votre main qui n'a fait preuve en ceci que d'une respectueuse dévotion. Les saintes mêmes ont des mains que peuvent toucher les mains des pèlerins ; et cette étreinte est un pieux baiser.
Roméo Les saintes n'ont-elles pas des lèvres, et les pèlerins aussi ?
Juliette Oui, pèlerin, des lèvres vouées à la prière.
Roméo Oh ! alors, chère sainte, que les lèvres fassent ce que font les mains. Elles te prient ; exauce-les, de peur que leur foi ne se change en désespoir.
Juliette Les saintes restent immobiles, tout en exauçant les prières.
Roméo Restez donc immobile, tandis que je recueillerai l'effet de ma prière. (Il l'embrasse sur la bouche.) Vos lèvres ont effacé le péché des miennes.
Juliette Mes lèvres ont gardé pour elles le péché qu'elles ont pris des vôtres.
Roméo Vous avez pris le péché de mes lèvres ? ô reproche charmant ! Alors rendez-moi mon péché. (Il l'embrasse encore.)
Juliette Vous avez l'art des baisers.
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 5, traduction de François-Victor Hugo, extrait
Victoria, princesse royale, Roméo rencontre Juliette, peinture, 1861 ✱Au bal des Capulet, Roméo prend la main de Juliette : le sonnet des pèlerins.Domaine public · Wikimedia Commons
3. La révélation des noms
Acte I, scène 5 · « Mon unique amour émane de mon unique haine »
Roméo C'est une Capulet ! ô trop chère créance ! Ma vie est due à mon ennemie !
[…]
Juliette Va demander son nom. (La nourrice s'éloigne un moment.) S'il est marié, mon cercueil pourrait bien être mon lit nuptial.
La Nourrice(revenant) Son nom est Roméo ; c'est un Montague, le fils unique de votre grand ennemi.
Juliette Mon unique amour émane de mon unique haine ! Je l'ai vu trop tôt sans le connaître et je l'ai connu trop tard. Il m'est né un prodigieux amour, puisque je dois aimer un ennemi exécré !
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 5, traduction de François-Victor Hugo, extrait
Le jardin de Capulet. Sous les fenêtres de l'appartement de Juliette.
Roméo(apercevant Juliette qui apparaît à une fenêtre) Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! […] Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! Je toucherais sa joue !
Juliette Ô Roméo ! Roméo ! pourquoi es-tu Roméo ? Renie ton père et abdique ton nom ; ou, si tu ne le veux pas, jure de m'aimer, et je ne serai plus une Capulet.
Roméo(à part) Dois-je l'écouter encore ou lui répondre ?
Juliette Ton nom seul est mon ennemi. Tu n'es pas un Montague, tu es toi-même. Qu'est-ce qu'un Montague ? Ce n'est ni une main, ni un pied, ni un bras, ni un visage, ni rien qui fasse partie d'un homme… Oh ! sois quelque autre nom ! Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom. Ainsi, quand Roméo ne s'appellerait plus Roméo, il conserverait encore les chères perfections qu'il possède… Roméo, renonce à ton nom ; et, à la place de ce nom qui ne fait pas partie de toi, prends-moi tout entière.
Roméo Je te prends au mot ! Appelle-moi seulement ton amour et je reçois un nouveau baptême : désormais je ne suis plus Roméo.
Juliette Quel homme es-tu, toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de te heurter à mon secret ?
[…]
Juliette Comment es-tu venu ici, dis-moi ? et dans quel but ? Les murs du jardin sont hauts et difficiles à gravir. Considère qui tu es : ce lieu est ta mort, si quelqu'un de mes parents te trouve ici.
Roméo J'ai escaladé ces murs sur les ailes légères de l'amour : car les limites de pierre ne sauraient arrêter l'amour, et ce que l'amour peut faire, l'amour ose le tenter ; voilà pourquoi tes parents ne sont pas un obstacle pour moi.
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte II, scène 2 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
Julius Kronberg, Roméo et Juliette au balcon, huile sur toile, 1886 ✱La scène du balcon : Roméo a escaladé le mur du jardin des Capulet pour rejoindre Juliette.Domaine public · Wikimedia Commons
✱[La scène se poursuit jusqu'à l'aube : Juliette, confuse d'avoir été entendue, refuse les serments de Roméo, puis lui propose le mariage pour le lendemain. Les « bonne nuit » se répètent sans que les amants parviennent à se séparer.]
Lady Capulet […] Tu sais que ma fille est d'un joli âge.
La Nourrice Ma foi, je puis dire son âge à une heure près.
Lady Capulet Elle n'a pas quatorze ans.
La Nourrice Je parierais quatorze de mes dents, et, à ma grande douleur je n'en ai plus que quatre, qu'elle n'a pas quatorze ans… […] Suzanne et elle, Dieu garde toutes les âmes chrétiennes ! étaient du même âge… Oui, à présent, Suzanne est avec Dieu : elle était trop bonne pour moi […]. [La nourrice raconte le sevrage de Juliette, l'année du tremblement de terre, puis la chute de l'enfant.] […] et alors mon mari, Dieu soit avec son âme ! c'était un homme bien gai ! releva l'enfant : oui-da, dit-il, tu tombes sur la face ? Quand tu auras plus d'esprit, tu tomberas sur le dos ; n'est-ce pas, Juju ? Et, par Notre-Dame, la petite friponne cessa de pleurer et dit : oui !
Lady Capulet En voilà assez ; je t'en prie, tais-toi.
La Nourrice Oui, madame ; pourtant je ne peux pas m'empêcher de rire quand je songe qu'elle cessa de pleurer et dit : oui ! […]
Juliette Arrête-toi donc aussi, je t'en prie, nourrice !
La Nourrice Paix ! j'ai fini. Que Dieu te marque de sa grâce ! tu étais le plus joli poupon que j'aie jamais nourri ; si je puis vivre pour te voir marier un jour, je serai satisfaite.
Lady Capulet Voilà justement le sujet dont je viens l'entretenir… Dis-moi, Juliette, ma fille, quelle disposition te sens-tu pour le mariage ?
Juliette C'est un honneur auquel je n'ai pas même songé.
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte I, scène 3 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
James Parker d'après Robert Smirke, Juliette suppliant sa nourrice (acte II, scène 5), gravure, 1797 ✱La nourrice, bavarde et comique, qui a élevé Juliette depuis sa naissance.Domaine public · Wikimedia Commons
Synthèse : la pluralité des discours sur l'amour
La pièce est l'aboutissement de modèles littéraires que Shakespeare fait coexister. Chaque personnage porte une vision de l'amour ; celle de Roméo et Juliette, d'emblée placés hors de la haine des familles, se définit contre toutes les autres.
Juliette Retournez au galop, coursiers aux pieds de flamme, vers le logis de Phébus ; déjà un cocher comme Phaéton vous aurait lancés dans l'ouest et aurait ramené la nuit nébuleuse… Étends ton épais rideau, nuit vouée à l'amour, que les yeux de la rumeur se ferment et que Roméo bondisse dans mes bras, ignoré, inaperçu ! Pour accomplir leurs amoureux devoirs, les amants y voient assez à la seule lueur de leur beauté ; et, si l'amour est aveugle, il s'accorde d'autant mieux avec la nuit… […] À moi, nuit ! Viens, Roméo, viens : tu feras le jour de la nuit, quand tu arriveras sur les ailes de la nuit, plus éclatant que la neige nouvelle sur le dos du corbeau. Viens, gentille nuit ; viens, chère nuit au front noir, donne-moi mon Roméo, et, quand il sera mort, prends-le et coupe-le en petites étoiles, et il rendra la face du ciel si splendide que tout l'univers sera amoureux de la nuit et refusera son culte à l'aveuglant soleil…
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte III, scène 2 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
2. L'alouette et le rossignol
✱Roméo, banni, a passé sa nuit de noces auprès de Juliette ; il doit partir pour Mantoue avant le jour, sous peine de mort.
La chambre à coucher de Juliette. Entrent Roméo et Juliette.
Juliette Veux-tu donc partir ? le jour n'est pas proche encore : c'était le rossignol et non l'alouette dont la voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits il chante sur le grenadier là-bas. Crois-moi, amour, c'était le rossignol.
Roméo C'était l'alouette, la messagère du matin, et non le rossignol. Regarde, amour, ces lueurs jalouses qui dentellent le bord des nuages à l'orient ! Les flambeaux de la nuit sont éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.
Juliette Cette clarté là-bas n'est pas la clarté du jour, je le sais bien, moi ; c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n'as pas besoin de partir encore.
[Roméo accepte de rester, au risque de mourir : c'est alors Juliette qui le presse de fuir.]
Juliette C'est le jour, c'est le jour ! Fuis vite, va-t'en, pars : c'est l'alouette qui détonne ainsi […]. Oh ! maintenant pars. Le jour est de plus en plus clair.
Roméo De plus en plus clair ?… De plus en plus sombre est notre malheur.
[…]
Juliette Ô Dieu ! j'ai dans l'âme un présage fatal. Maintenant que tu es en bas, tu m'apparais comme un mort au fond d'une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle.
Roméo Crois-moi, amour, tu me sembles bien pâle aussi. L'angoisse aride boit notre sang. Adieu ! adieu ! (Roméo sort.)
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte III, scène 5, traduction de François-Victor Hugo, extrait
Frank Dicksee, Roméo et Juliette, huile sur toile, 1884 ✱Au lever du jour, Roméo doit quitter Juliette : « C'était l'alouette, et non le rossignol ».Domaine public · Wikimedia Commons
Prolongement : le monde inversé
Le rêve de Juliette, un monde où l'univers renoncerait au culte du soleil, rejoint un topos baroque : le monde à l'envers. Théophile de Viau en fait le sujet d'une ode, dont voici le début.
OdeThéophile de Viau1590 – 1626
Un corbeau devant moy croasse,Une ombre offusque mes regards,Deux bellettes et deux renardsTraversent l'endroit où je passe ;5Les pieds faillent à mon cheval,[…]Le feu brusle dedans la glace ;Le Soleil est devenu noir ;Je voy la lune qui va cheoir ;10Cet arbre est sorti de sa place.
Éros, l'Amour, est fils d'Arès (Mars) et d'Aphrodite (Vénus). Thanatos, la Mort, est le frère jumeau d'Hypnos, le Sommeil ; tous deux sont fils de Nyx, la Nuit. Les Grecs les représentaient souvent ensemble : sur des vases funéraires, Thanatos et Hypnos, nus et ailés, déposent au pied d'une stèle le corps d'une jeune femme endormie par la mort. Cette parenté du sommeil et de la mort est au cœur des deux dernières scènes de Juliette : la fausse mort, puis la vraie.
1. Juliette seule face à la mort
✱Juliette a feint d'accepter le mariage avec Pâris, fixé au lendemain. Restée seule la nuit, elle tient la fiole que lui a donnée frère Laurent : le breuvage doit lui donner pour quarante-deux heures l'apparence de la mort.
Acte IV, scène 3 · « Roméo, voici à boire ! »William Shakespeare1564 – 1616
Juliette Adieu !… Dieu sait quand nous nous reverrons. Une vague frayeur répand le frisson dans mes veines et y glace presque la chaleur vitale… Je vais les rappeler pour me rassurer… Nourrice !… qu'a-t-elle à faire ici ? Il faut que je joue seule mon horrible scène. (Prenant la fiole que Laurence lui a donnée.) À moi, fiole !… Eh quoi ! si ce breuvage n'agissait pas ! serais-je donc mariée demain matin ?… Non, non. Voici qui l'empêcherait… Repose ici, toi. (Elle met un couteau à côté de son lit.) Et si c'était un poison que le moine m'eût subtilement administré pour me faire mourir […] ? Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m'éveillais avant le moment où Roméo doit venir me délivrer ! Ah ! l'effroyable chose ! […] [Juliette imagine le caveau, les os des ancêtres, Tybalt « sanglant et encore tout frais dans la terre », la folie qui la saisirait au réveil.] Oh ! tenez ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui a troué le corps avec la pointe de son épée… Arrête, Tybalt, arrête ! (Elle porte la fiole à ses lèvres.) Roméo ! Roméo ! Roméo ! voici à boire ! je bois à toi.
(Elle se jette sur son lit derrière un rideau.)
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte IV, scène 3 (1597), traduction de François-Victor Hugo, extrait
Domenico Scattola, Juliette au moment de prendre le somnifère, huile sur toile, 1846 ✱Seule dans sa chambre, Juliette hésite devant la fiole de frère Laurent.Domaine public · Wikimedia Commons
2. Le tombeau
✱Roméo, à Mantoue, a appris la « mort » de Juliette ; la lettre de frère Laurent ne lui est pas parvenue. Il achète du poison et revient de nuit au tombeau des Capulet, où il tue Pâris, puis découvre Juliette endormie.
Acte V, scène 3 · « Je meurs ainsi… sur un baiser ! »
Roméo(contemplant le corps de Juliette) Mon amour ! ma femme ! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là… […] Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder ?… […] Un dernier regard, mes yeux ! bras, une dernière étreinte ! et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur ! […] À ma bien-aimée ! (Il boit le poison.) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives… Je meurs ainsi… sur un baiser !
(Il expire en embrassant Juliette.)
[Frère Laurent arrive ; Juliette s'éveille. Il la presse de fuir : le guet approche. Elle refuse et reste seule.]
Juliette Va, sors d'ici, car je ne m'en irai pas. Qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bien-aimé ? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L'égoïste ! il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m'aider à le rejoindre ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir… (Elle l'embrasse.) Tes lèvres sont chaudes !
Premier Garde(derrière le théâtre) Conduis-nous, page… De quel côté ?
Juliette Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc ! (Saisissant le poignard de Roméo.) Ô heureux poignard ! voici ton fourreau… (Elle se frappe.) Rouille-toi là et laisse-moi mourir !
(Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.)
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte V, scène 3, traduction de François-Victor Hugo, extrait
✱Le guet a découvert les trois corps. Le Prince, les Capulet et Montaigu accourent à l'aube ; frère Laurent et Balthazar ont tout raconté, et la lettre de Roméo confirme leur récit.
Acte V, scène 3 · « Nous sommes tous punis »William Shakespeare1564 – 1616
Le Prince(regardant autour de lui) Où sont-ils, ces ennemis ? Capulet ! Montague ! Voyez par quel fléau le ciel châtie votre haine : pour tuer vos joies, il se sert de l'amour !… Et moi, pour avoir fermé les yeux sur vos discordes, j'ai perdu deux parents. Nous sommes tous punis.
Capulet Ô Montague, mon frère, donne-moi ta main. (Il serre la main de Montague.) Voici le douaire de ma fille ; je n'ai rien à te demander de plus.
Montague Mais moi, j'ai à te donner plus encore. Je veux dresser une statue de ta fille en or pur. Tant que Vérone gardera son nom, il n'existera pas de figure plus honorée que celle de la loyale et fidèle Juliette.
Capulet Je veux que Roméo soit auprès de sa femme dans la même splendeur : pauvres victimes de nos inimitiés !
Le Prince Cette matinée apporte avec elle une paix sinistre, le soleil se voile la face de douleur. Partons pour causer encore de ces tristes choses. Il y aura des graciés et des punis. Car jamais aventure ne fut plus douloureuse que celle de Juliette et de son Roméo.
(Tous sortent.)
William Shakespeare, Roméo et Juliette, acte V, scène 3 (1597), traduction de François-Victor Hugo, fin de la pièce
Frederic Leighton, La Réconciliation des Montaigu et des Capulet sur les corps de Roméo et Juliette, huile sur toile, années 1850 ✱Devant les corps des enfants, les deux pères se donnent la main : la paix arrive trop tard.Domaine public · Wikimedia Commons
Le Prince à la Renaissance
Texte
Ce qu'il dit du prince
Pour lire la pièce
Érasme, Éloge de la Folie (1511)
Dans cet éloge paradoxal, la Folie fait la satire des princes qui ignorent les lois, préfèrent leur plaisir au bien commun et n'écoutent que les flatteurs. En creux se dessine le bon prince : croyant, actif, modeste, juste, instruit, soucieux de l'intérêt général ; « l'astre bienfaisant » qui sauve les hommes ou « la comète mortelle » qui les perd.
Escalus a-t-il été un bon prince ? Il reconnaît avoir « fermé les yeux » sur les discordes de Vérone.
Machiavel, Le Prince (écrit en 1513, publié en 1532)
Ancien secrétaire de la république florentine, Machiavel explique comment prendre et conserver le pouvoir. Dans le dernier chapitre, il appelle les Médicis à unifier une Italie divisée, « sans chef, sans ordre », et livrée aux étrangers. Le « machiavélisme » désignera plus tard l'emploi de tous les moyens au service du pouvoir.
Vérone est une cité italienne déchirée par les factions : la pièce met en scène l'échec d'un pouvoir qui ne parvient pas à imposer la paix civile.
La postérité : Shakespeare et les romantiques
✱Longtemps jugé barbare en France, où règnent les règles classiques, Shakespeare devient au XIXe siècle le modèle des romantiques. Stendhal, dans un pamphlet de 1823, l'oppose à Racine : les unités de lieu et de temps, dit-il, sont une habitude française qui empêche l'émotion dramatique ; il faut écrire des tragédies pour les spectateurs d'aujourd'hui, en prose, libres comme celles de Shakespeare.
Le romanticisme est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires qui, dans l'état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible. Le classicisme, au contraire, leur présente la littérature qui donnait le plus grand plaisir possible à leurs arrière-grands-pères.
Stendhal, Racine et Shakspeare (1823), chapitre III, « Ce que c'est que le romanticisme »
Toute la dispute entre Racine et Shakspeare se réduit à savoir si, en observant les deux unités de lieu et de temps, on peut faire des pièces qui intéressent vivement des spectateurs du dix-neuvième siècle, des pièces qui les fassent pleurer et frémir […].
Stendhal, Racine et Shakspeare (1823), chapitre premier
Deux devoirs d'une heure jalonnent la séquence. Ils entraînent à l'exercice central de l'épreuve écrite de littérature : la dissertation sur l'œuvre au programme. Le temps est court ; l'essentiel est de bâtir une problématique et un plan illustré d'exemples précis.
Évaluation 1 · Amour et mort
Évaluation 2 · Une pièce des contraires ?
✱Sources : documents de la séquence « Roméo et Juliette » (Terminale L, TL1 2007-2008 et TL 2008-2009, dossier tl-shakesperare) : « Cours shakespeare » et diaporama « Les salles de théâtre » (septembre 2007) ; synopsis de la pièce (septembre 2007) ; « Le mythe de Roméo et Juliette » et fac-similé de Boaistuau, Histoires tragiques (septembre 2007) ; « Amour et mort dans Roméo et Juliette », deux versions (septembre 2007) ; « Roméo, mélancolie et inconstance » (septembre 2007) ; « L'amour dans Roméo et Juliette » (juin 2008) ; « Les visages de l'amour » (novembre 2008) ; plan de cours « Le personnage de Roméo » et « Le discours du carpe diem » (septembre 2008) ; étude « La nourrice de Juliette » (source web, septembre 2008) ; « Fiche sur le Prince à la Renaissance » (octobre 2007) ; Stendhal, Racine et Shakspeare (fac-similé, 1823) ; évaluations du 13 et du 27 septembre 2007 ; documents associés « Le jour et la nuit dans Roméo et Juliette » (2009), « La reine Mab » et « Le bal » (corrigés d'origine web) ; texte intégral de la pièce dans la traduction de François-Victor Hugo (1860). Extraits cités dans cette traduction, libre de droits ; textes de Racine, Du Perron, Ronsard, Colletet, Corneille, Théophile de Viau et Stendhal, tous dans le domaine public ; Érasme et Machiavel résumés (traductions non reproduites). Complétés par l'auteur du manuel (signalés par la pastille) : notes de situation et contexte de la réception de Shakespeare en France.
AaMémento
Lexique
Les cartes mentales et les mots à connaître de la séquence, pour apprendre et réviser.
Mode révision : les définitions sont cachées. Dis-les à voix haute, puis touche une fiche ou une branche pour vérifier.
Les cartes mentales ✱
Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.
tomber amoureux au premier regard : avoir le coup de foudre
la scène de première rencontre : topos du roman et du théâtre
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue » : vers de Phèdre
Références culturelles
William Shakespeare, Roméo et Juliette, vers 1595Roméo et Juliette tombent amoureux au premier regard, lors du bal des Capulet.
Jean Racine, Phèdre, 1677Phèdre raconte comment elle a rougi et pâli dès qu'elle a vu Hippolyte pour la première fois.
Madame de La Fayette, La Princesse de Clèves, 1678La rencontre de la princesse et du duc de Nemours lors d'un bal au Louvre est un coup de foudre célèbre.
Gustave Flaubert, L'Éducation sentimentale, 1869Frédéric Moreau est saisi par l'apparition de Mme Arnoux sur un bateau : « Ce fut comme une apparition ».
puissance, possible, potentat mots de la même famille
Expressions
prendre le pouvoir : s'emparer de l'autorité
la raison d'État : l'intérêt supérieur de l'État
l'ivresse du pouvoir : l'excès de celui qui gouverne
le bon prince : le souverain idéal des humanistes
Références culturelles
Érasme, Institution du prince chrétien, 1516Érasme décrit le prince chrétien idéal, sage, juste et au service de son peuple.
Nicolas Machiavel, Le Prince, 1532Machiavel analyse comment conquérir et garder le pouvoir, quitte à user de la ruse et de la force.
Jean Racine, Britannicus, 1669Racine montre le jeune Néron s'affranchir de sa mère Agrippine et devenir un tyran.
Albert Camus, Caligula, 1944L'empereur Caligula pousse jusqu'à l'absurde la logique d'un pouvoir sans limites.
Jean Anouilh, Antigone, 1944Créon assume les compromis du pouvoir, jusqu'à condamner sa nièce Antigone.
15IAPour aller plus loin
Activités avec l'IA ✱
Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).
Trois règles avant de commencer
L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1
Le prologue raconte tout : et après ?
En classe25 min
Objectif. Comprendre l'ironie tragique : le prologue annonce la fin, l'intérêt porte sur la manière.
Relis le prologue (« Deux familles, égales en noblesse »).
La classe note ce que le spectateur sait dès le début.
Le professeur demande à l'IA de repérer, dans la scène du bal (I, 5), les répliques qui prennent un double sens pour le spectateur.
Vérifiez chaque réplique dans la traduction de François-Victor Hugo et gardez les vraies.
À écrire à l'IA
Dans Roméo et Juliette de Shakespeare, le prologue annonce la mort des amants. Relève dans l'acte I, scène 5 (le bal), trois répliques qui prennent un sens tragique pour un spectateur qui connaît déjà la fin. Cite la traduction de François-Victor Hugo seulement si tu es sûr ; sinon, résume la réplique et écris « à vérifier ».
Garde ton esprit critique. Les traductions sont nombreuses : l'IA risque de citer une autre traduction ou d'inventer. Comparez chaque réplique avec l'extrait du manuel.
2
Interviewer la nourrice
En classe ou à la maison25 min
Objectif. Analyser la nourrice comme contrepoint burlesque (I, 3) et repérer ce que l'IA invente.
Relis l'acte I, scène 3 (« N'est-ce pas, Juju ? ») et les pistes de lecture sur la nourrice.
Prépare quatre questions pour la nourrice sur Juliette, l'amour et le mariage avec Pâris.
Lance l'interview avec le prompt.
Note ce qui correspond à la pièce et ce qui est inventé. L'IA garde-t-elle la langue populaire du personnage ?
À écrire à l'IA
Tu joues la nourrice de Juliette dans Roméo et Juliette de Shakespeare. Réponds à mes questions à la première personne, avec le ton bavard et populaire du personnage, en restant fidèle à la pièce. Signale entre crochets tout détail que tu inventes. Mes questions : [colle tes questions].
Garde ton esprit critique. Vérifie que l'IA ne mélange pas la pièce avec des films ou des comédies musicales. Les crochets ne suffisent pas : contrôle toi-même.
3
Une pièce des contraires ? Mon plan défendu
À la maison40 min
Objectif. Préparer la dissertation « Roméo et Juliette : une pièce des contraires ? ».
Relis les pistes « le jour et la nuit », « amour et mort » et le plan du cours sur l'amour.
Écris ton plan avec un exemple précis par sous-partie (scène et réplique).
Demande à l'IA de critiquer ton plan.
Réponds à chaque critique : acceptée ou refusée, avec une raison.
À écrire à l'IA
Voici mon plan de dissertation sur le sujet « Roméo et Juliette : une pièce des contraires ? » : [colle ton plan]. Fais trois critiques précises : un exemple mal choisi, une partie déséquilibrée, une idée qui manque. Ne propose pas de plan complet.
Garde ton esprit critique. Si l'IA cite une scène pour illustrer une idée, vérifie le numéro de l'acte et de la scène. Elle se trompe souvent de scène.
4
Pyrame et Thisbé, Boaistuau, Shakespeare
À la maison25 min
Objectif. Comprendre comment Shakespeare renouvelle le mythe à partir de ses sources.
Relis la séance 3 (le mythe et ses sources) et ses pistes de lecture.
Demande à l'IA un tableau des emprunts et des changements.
Vérifie chaque ligne avec le manuel.
Réponds toi-même à la problématique : en quoi Shakespeare se réfère-t-il à d'anciens mythes pour créer sa pièce ?
À écrire à l'IA
Compare en un tableau trois versions de l'histoire des amants : Ovide, « Pyrame et Thisbé » (Les Métamorphoses, IV) ; Pierre Boaistuau, Histoires tragiques (1559) ; Shakespeare, Roméo et Juliette. Lignes : l'interdit, le secret, la mort, le rôle du hasard. Écris « à vérifier » quand tu n'es pas sûr.
Garde ton esprit critique. La nouvelle de Boaistuau est peu connue : l'IA peut en inventer le contenu. Ne garde que ce que le manuel confirme.
✎Pour l'enseignant
Fiches d'activité d'une heure
12 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier
01
De la place publique au tombeauSe représenter la salle pour laquelle Shakespeare écrit et se donner une carte de la pièce (lieux, événements décisifs, progression de l'action) avant d'en…
02
Pyrame, Thisbé, RoméoComprendre comment Shakespeare réécrit un mythe ancien et une chaîne de nouvelles : repérer les motifs empruntés et les écarts, puis répondre par écrit à la…
03
Le chœur raconte la finLire le prologue comme une entrée en tragédie : dire le texte, montrer qu'il annonce la fin et installe l'ironie tragique, analyser la double énonciation, puis…
04
Feu glacé, santé maladiveAnalyser le langage pétrarquiste de Roméo (oxymores, rythme du dialogue) et le comparer aux signes de la passion cachée chez Racine, pour juger de la sincérité…
05
Un temple à l'InconstanceLire un groupement de poèmes (versification, images, arguments) pour reconnaître les modèles littéraires sur lesquels Shakespeare construit Roméo, puis rédiger…
06
La reine MabPréparer le jeu d'une tirade virtuose, analyser l'esthétique du minuscule et la fonction dramatique de la scène (rêve, pressentiment, ironie tragique), puis…
07
Deux pèlerins rougissantsLire à deux voix le sonnet des pèlerins, analyser le lexique religieux qui sacralise la rencontre, montrer comment l'amour et la haine naissent ensemble, puis…
08
Qu'y a-t-il dans un nom ?Analyser la scène du balcon comme dispositif théâtral (hauteur, aparté, parole surprise) et comme réflexion sur le nom et l'identité ; écrire des didascalies…
09
N'est-ce pas, Juju ?Jouer une scène comique au cœur de la tragédie, analyser le mélange des registres, puis relier la nourrice aux autres visions de l'amour dans la pièce…
10
C'était l'alouetteComparer deux extraits qui encadrent la nuit de noces, analyser l'inversion des valeurs du jour et de la nuit et son sens tragique, la rapprocher du topos…
11
Du lit au tombeauJouer le monologue de la potion, analyser la double mort du tombeau à la lumière du couple Éros et Thanatos, puis préparer le sujet de la première évaluation…
12
Une paix sinistreLire le dénouement comme une scène politique, situer le Prince par rapport aux penseurs de la Renaissance et la pièce par rapport à la querelle romantique…