Poète français de la Renaissance, Ronsard est le chef de la Pléiade, un groupe de poètes qui voulaient enrichir la langue française. Il a chanté l'amour et la fuite du temps dans Les Amours (1552), dédiés à Cassandre, puis dans des poèmes pour Marie. « Quand vous serez bien vieille », étudié sur le site, appartient aux Sonnets pour Hélène (1578).
Poète français du XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, La Fontaine est célèbre pour ses Fables, dont le premier recueil paraît en 1668. Il s'inspire souvent d'auteurs anciens comme le Grec Ésope et fait parler des animaux pour critiquer les défauts des hommes. « La Cigale et la Fourmi » et « Le Corbeau et le Renard », étudiés sur le site, ouvrent ce premier recueil.
Poète français du XIXe siècle, Verlaine est célèbre pour la musique de ses vers. Il a publié notamment Poèmes saturniens (1866) et Romances sans paroles (1874), d'où vient « Il pleure dans mon cœur… », étudié sur le site. Il a eu une relation orageuse avec Arthur Rimbaud. Dans son « Art poétique », il écrit : « De la musique avant toute chose ».
Poète français du XIXe siècle, Rimbaud a écrit presque toute son œuvre avant l'âge de vingt ans, puis il a abandonné la poésie pour voyager et faire du commerce en Afrique. On lui doit Une saison en enfer (1873) et les Illuminations. Les poèmes étudiés sur le site, comme « Le Dormeur du val » ou « Ma Bohème », datent de 1870 : il était alors adolescent.
Poète français du XIXe siècle, Tristan Corbière était breton et aimait passionnément la mer. Il n'a publié qu'un seul recueil, Les Amours jaunes (1873), plein d'ironie et de moquerie envers lui-même, qui contient « Le Crapaud », étudié sur le site. Presque inconnu de son vivant, il a été révélé par Verlaine dans Les Poètes maudits.
Poète français du début du XXe siècle, Apollinaire a ouvert la voie à la poésie moderne : il a supprimé la ponctuation dans Alcools (1913), qui contient « Le Pont Mirabeau ». Dans Calligrammes (1918), il compose des poèmes qui forment des dessins, comme « La colombe poignardée et le jet d'eau », étudié sur le site. Il a été blessé à la tête pendant la Première Guerre mondiale.
Poète français du XXe siècle, Éluard a participé au mouvement surréaliste avec André Breton. Il a chanté l'amour, notamment dans Capitale de la douleur (1926) et L'Amour la poésie (1929). Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est entré dans la Résistance : son poème « Liberté » (1942), étudié sur le site, a été lancé par des avions alliés au-dessus de la France.
✱Avant d'aborder « Zone », la classe compare trois poèmes du XXe siècle écrits en vers libres. Les textes, distribués en classe, sont ici seulement référencés, avec quelques vers cités.
1. André Breton, « Le soleil en laisse », Clair de terre, 1923
Le grand frigorifique blanc dans la nuit des temps Qui distribue les frissons à la ville Chante pour lui seul […]
André Breton, Clair de terre, 1923 (texte distribué en classe)
2. Léopold Sédar Senghor, « Masque nègre »
Elle dort et repose sur la candeur du sable. Koumba Tam dort. […]
Léopold Sédar Senghor, « Masque nègre », à Pablo Picasso, Chants d'ombre, 1945 (texte distribué en classe)
3. Jacques Prévert, « L'effort humain », Paroles, 1945
L'effort humain n'est pas ce beau jeune homme souriant debout sur sa jambe de plâtre ou de pierre […]
Jacques Prévert, Paroles, 1945 (texte distribué en classe)
Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools, 1913 (v. 1 à 32)
✱Écrit en 1912, « Zone » a été placé par Apollinaire en tête d'Alcools, alors qu'il en est l'un des derniers poèmes composés. Ce poème d'ouverture donne le ton du recueil : il congédie le « monde ancien » pour célébrer le Paris moderne, tout en laissant affleurer les souvenirs d'enfance du poète. C'est sur ses épreuves qu'Apollinaire décide de supprimer toute ponctuation du recueil.
À la fin tu es las de ce monde ancienBergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matinTu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaineIci même les automobiles ont l'air d'être anciennes5La religion seule est restée toute neuve la religionEst restée simple comme les hangars de Port-AviationSeul en Europe tu n'es pas antique ô ChristianismeL'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie XEt toi que les fenêtres observent la honte te retient10D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matinTu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout hautVoilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journauxIl y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policièresPortraits des grands hommes et mille titres divers15J'ai vu ce matin une rue dont j'ai oublié le nomNeuve et propre du soleil elle était le claironLes directeurs les ouvriers et les belles sténo-dactylographesDu lundi matin au samedi soir quatre fois par jour y passentLe matin par trois fois la sirène y gémit20Une cloche rageuse y aboie vers midiLes inscriptions des enseignes et des muraillesLes plaques les avis à la façon des perroquets criaillentJ'aime la grâce de cette rue industrielleSituée à Paris entre la rue Aumont-Thiéville et l'avenue des Ternes25Voilà la jeune rue et tu n'es encore qu'un petit enfantTa mère ne t'habille que de bleu et de blancTu es très pieux et avec le plus ancien de tes camarades René DalizeVous n'aimez rien tant que les pompes de l'ÉgliseIl est neuf heures le gaz est baissé tout bleu vous sortez du dortoir en cachette30Vous priez toute la nuit dans la chapelle du collègeTandis qu'éternelle et adorable profondeur améthysteTourne à jamais la flamboyante gloire du Christ
Guillaume Apollinaire, « Zone », Alcools, 1913, v. 1 à 32 · Lire l'œuvre
Robert Delaunay, Champ-de-Mars. La Tour rouge, huile sur toile, 1911 (Art Institute of Chicago) ✱« Bergère ô tour Eiffel » : la tour, emblème du Paris moderne que chante « Zone ».Domaine public · Wikimedia CommonsGino Starace, couverture de Fantômas. L'Agent secret, de Pierre Souvestre et Marcel Allain, Fayard, mai 1911 ✱Les « livraisons » populaires « pleines d'aventures policières » que lit le promeneur de « Zone ».Domaine public · Wikimedia Commons
✱Port-Aviation : premier aérodrome organisé, ouvert en 1909 à Viry-Châtillon. Pie X : pape de 1903 à 1914. Livraisons : romans publiés en fascicules vendus chaque semaine. René Dalize : ami d'enfance du poète, camarade du collège Saint-Charles de Monaco.
Atelier d'écriture : un poème d'éloge à la manière de « Zone »
Exemple de production (proposé en classe)
Tu vois de ta fenêtre la ville et les avenues bondéesTu vois le kiosque à journaux près de la grille du parc Jean-Sébastien-BachLes toits alignés et leurs gouttières métalliquesOn entend les fières automobiles dans les embouteillages5J'ai vu ce matin une rue dont j'ai oublié le nomC'était je crois la rue des CoquelicotsOù se côtoient grands magasins et tours de bureauxOù se rencontre le peuple au travailLes hommes encravatés et les femmes au tailleur étroit10De l'église moderne à perte de vue les boulevards forment des lignes géométriquesGrouillent les échoppes et les cinémas lumineuxLes monuments historiques à la croisée des fleuvesInlassable spectacle urbainComme j'aime ton activité et ta diversité15Tu devais avoir sept ans à peine huitComme tous les dimanches vous vous rendiez à l'égliseEt tes souliers brossés brillaient comme le soleilTu avais un ami Pierre Carpentier chanteur à la choraleMaman vous récompensait de votre sagesse en préparant des gaufres20Tu t'en souviens en regardant de ta fenêtre la ville et les avenues bondées
Fiche « Sujet d'invention à partir du poème de G. Apollinaire, Zone », janvier 2006
✱Apollinaire écrit « Zone » peu après avoir lu « Les Pâques à New York » de Blaise Cendrars (1912) : même errance nocturne dans la grande ville, même adresse au Christ, même usage du distique libre. Le poème de Cendrars, distribué en classe, est ici seulement cité.
Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom, J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion […] Seigneur, je rentre fatigué, seul et très morne…
Blaise Cendrars, « Les Pâques à New York », 1912, premiers et dernier vers (texte distribué en classe)
✱« Le Bateau ivre » de Rimbaud, autre poème de l'errance et de la rupture, offre un contrepoint : la modernité y passe encore par l'alexandrin et le quatrain réguliers, mais aussi par l'audace des images.
Le Bateau ivre (début et fin)Arthur Rimbaud1854 – 1891
Comme je descendais des Fleuves impassibles,Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.J'étais insoucieux de tous les équipages,Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.[…]Si je désire une eau d'Europe, c'est la flacheNoire et froide où vers le crépuscule embauméUn enfant accroupi plein de tristesse, lâcheUn bateau frêle comme un papillon de mai.Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes,Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
Arthur Rimbaud, « Le Bateau ivre », 1871, strophes 1, 2, 24 et 25 · Lire l'œuvre
Ivan Aïvazovski, La Neuvième Vague, huile sur toile, 1850 ✱La mer déchaînée où dérive le « Bateau ivre », modèle du grand voyage poétique.Domaine public · Wikimedia Commons
La peinture moderne : cubisme, futurisme, orphisme
Autour de Picasso et de Braque, dont Les Demoiselles d'Avignon (1907) ouvrent la voie du cubisme, Apollinaire fait partie de ceux qui propagent ce mouvement. C'est lui qui baptise « cubisme orphique » l'œuvre de Robert et Sonia Delaunay, fondée sur les contrastes simultanés de couleurs.
Guillaume Apollinaire, « La Chanson du Mal-aimé », Alcools, 1913 (première pièce)
James McNeill Whistler, Nocturne en bleu et or. Le Vieux Pont de Battersea, huile sur toile, vers 1872-1875 ✱« Un soir de demi-brume à Londres » : la Tamise noyée dans la brume du soir.Domaine public · Wikimedia Commons
✱Long poème de cinquante-neuf quintils d'octosyllabes, dédié à l'écrivain Paul Léautaud, « La Chanson du Mal-aimé » naît de l'amour malheureux d'Apollinaire pour Annie Playden, rencontrée en Rhénanie en 1901, qu'il alla en vain rejoindre à Londres en 1903 et 1904. La classe étudie la première pièce du poème, jusqu'à l'« Aubade », et en écoute la mise en musique par Léo Ferré.
La Chanson du Mal-aimé (strophes 1 à 15)
1 Et je chantais cette romance En 1903 sans savoir Que mon amour à la semblance Du beau Phénix s'il meurt un soir Le matin voit sa renaissance
2 Un soir de demi-brume à Londres Un voyou qui ressemblait à Mon amour vint à ma rencontre Et le regard qu'il me jeta Me fit baisser les yeux de honte
3 Je suivis ce mauvais garçon Qui sifflotait mains dans les poches Nous semblions entre les maisons Onde ouverte de la Mer Rouge Lui les Hébreux moi Pharaon
4 Que tombent ces vagues de briques Si tu ne fus pas bien aimée Je suis le souverain d'Égypte Sa sœur-épouse son armée Si tu n'es pas l'amour unique
5 Au tournant d'une rue brûlant De tous les feux de ses façades Plaies du brouillard sanguinolent Où se lamentaient les façades Une femme lui ressemblant
6 C'était son regard d'inhumaine La cicatrice à son cou nu Sortit saoule d'une taverne Au moment où je reconnus La fausseté de l'amour même
7 Lorsqu'il fut de retour enfin Dans sa patrie le sage Ulysse Son vieux chien de lui se souvint Près d'un tapis de haute lisse Sa femme attendait qu'il revînt
8 L'époux royal de Sacontale Las de vaincre se réjouit Quand il la retrouva plus pâle D'attente et d'amour yeux pâlis Caressant sa gazelle mâle
9 J'ai pensé à ces rois heureux Lorsque le faux amour et celle Dont je suis encore amoureux Heurtant leurs ombres infidèles Me rendirent si malheureux
10 Regrets sur quoi l'enfer se fonde Qu'un ciel d'oubli s'ouvre à mes vœux Pour son baiser les rois du monde Seraient morts les pauvres fameux Pour elle eussent vendu leur ombre
11 J'ai hiverné dans mon passé Revienne le soleil de Pâques Pour chauffer un cœur plus glacé Que les quarante de Sébaste Moins que ma vie martyrisés
12 Mon beau navire ô ma mémoire Avons-nous assez navigué Dans une onde mauvaise à boire Avons-nous assez divagué De la belle aube au triste soir
13 Adieu faux amour confondu Avec la femme qui s'éloigne Avec celle que j'ai perdue L'année dernière en Allemagne Et que je ne reverrai plus
14 Voie lactée ô sœur lumineuse Des blancs ruisseaux de Chanaan Et des corps blancs des amoureuses Nageurs morts suivrons-nous d'ahan Ton cours vers d'autres nébuleuses
15 Je me souviens d'une autre année C'était l'aube d'un jour d'avril J'ai chanté ma joie bien-aimée Chanté l'amour à voix virile Au moment d'amour de l'année
Guillaume Apollinaire, « La Chanson du Mal-aimé », à Paul Léautaud, Alcools, 1913, strophes 1 à 15.
Guillaume Apollinaire, « Les Colchiques », Alcools, 1913
Parce que la forme est contraignante, l'idée jaillit plus intense. Tout va bien au Sonnet, la bouffonnerie, la galanterie, la passion, la rêverie, la méditation philosophique.
Charles Baudelaire, lettre à Armand Fraisse, 18 février 1860
On revient d'abord sur l'histoire et la structure du sonnet, exemple canonique du lien entre forme et signification, en relisant les phrases sur le sonnet notées dans l'anthologie. Le poème d'Apollinaire, daté à l'origine de 1902 et rattaché au séjour en Rhénanie, joue justement sur le plaisir de la variation à partir de cette forme.
Le pré est vénéneux mais joli en automneLes vaches y paissantLentement s'empoisonnentLe colchique couleur de cerne et de lilas5Y fleurit tes yeux sont comme cette fleur-làViolâtres comme leur cerne et comme cet automneEt ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonneLes enfants de l'école viennent avec fracasVêtus de hoquetons et jouant de l'harmonica10Ils cueillent les colchiques qui sont comme des mèresFilles de leurs filles et sont couleur de tes paupièresQui battent comme les fleurs battent au vent démentLe gardien du troupeau chante tout doucementTandis que lentes et meuglant les vaches abandonnent15Pour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Colchique d'automne (Colchicum autumnale), planche de Köhler's Medizinal-Pflanzen, 1897 ✱La fleur « couleur de cerne et de lilas », jolie mais vénéneuse comme les yeux de la bien-aimée.Domaine public · Wikimedia CommonsLa forme-mère reconstituée
Le pré est vénéneux mais joli en automneLes vaches y paissant lentement s'empoisonnentLe colchique couleur de cerne et de lilasY fleurit tes yeux sont comme cette fleur-là5Violâtres comme leur cerne et comme cet automneEt ma vie pour tes yeux lentement s'empoisonneLes enfants de l'école viennent avec fracasVêtus de hoquetons et jouant de l'harmonicaIls cueillent les colchiques qui sont comme des mères10Filles de leurs filles et sont couleur de tes paupièresQui battent comme les fleurs battent au vent démentLe gardien du troupeau chante tout doucementTandis que lentes et meuglant les vaches abandonnentPour toujours ce grand pré mal fleuri par l'automne
Reconstitution proposée en classe : les deux vers 2 et 3 rassemblés, on retrouve quatorze vers
Pour préparer l'explication
Problématique : comment le poète joue-t-il sur la forme au service du sens ?
Comme on voit sur la branche au mois de mai la roseEn sa belle jeunesse, en sa première fleur,Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,Quand l'Aube de ses pleurs au point du jour l'arrose ;5La grâce dans sa feuille, et l'amour se repose,Embaumant les jardins et les arbres d'odeur ;Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose.Ainsi en ta première et jeune nouveauté,10Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs,Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie, 1578 · Lire l'œuvre
Mignonne, allons voir si la roseQui ce matin avait décloseSa robe de pourpre au soleil,A point perdu cette vêprée5Les plis de sa robe pourprée,Et son teint au vôtre pareil.Las ! voyez comme en peu d'espace,Mignonne, elle a dessus la placeLas ! las ! ses beautés laissé choir !10Ô vraiment marâtre Nature,Puisqu'une telle fleur ne dureQue du matin jusques au soir !Donc, si vous me croyez, mignonne,Tandis que votre âge fleuronne15En sa plus verte nouveauté,Cueillez, cueillez votre jeunesse :Comme à cette fleur la vieillesseFera ternir votre beauté.
En amont de Coblence, le Rhin coule entre des collines plantées de vignes, au pied d'un rocher abrupt, la Loreley, où le fleuve est le plus profond. La légende, chantée par Heine, y place une femme d'une admirable beauté dont le chant, le soir, attirait les bateliers vers les écueils. Apollinaire, précepteur en Rhénanie en 1901-1902, réécrit un poème de Brentano, qui avait lui-même réécrit cette légende rhénane, et place ce poème au centre des « Rhénanes ».
Elle est partie, Loreley ! Mais son charme magique est resté parmi nous.
Récit populaire de la légende rhénane de la Loreley, distribué en classe
À Bacharach il y avait une sorcière blondeQui laissait mourir d'amour tous les hommes à la rondeDevant son tribunal l'évêque la fit citerD'avance il l'absolvit à cause de sa beauté5Ô belle Loreley aux yeux pleins de pierreriesDe quel magicien tiens-tu ta sorcellerieJe suis lasse de vivre et mes yeux sont mauditsCeux qui m'ont regardée évêque en ont périMes yeux ce sont des flammes et non des pierreries10Jetez jetez aux flammes cette sorcellerieJe flambe dans ces flammes ô belle LoreleyQu'un autre te condamne tu m'as ensorceléÉvêque vous riez Priez plutôt pour moi la ViergeFaites-moi donc mourir et que Dieu vous protège15Mon amant est parti pour un pays lointainFaites-moi donc mourir puisque je n'aime rienMon cœur me fait si mal il faut bien que je meureSi je me regardais il faudrait que j'en meureMon cœur me fait si mal depuis qu'il n'est plus là20Mon cœur me fit si mal du jour où il s'en allaL'évêque fit venir trois chevaliers avec leurs lancesMenez jusqu'au couvent cette femme en démenceVa-t'en Lore en folie va Lore aux yeux tremblantsTu seras une nonne vêtue de noir et blanc25Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatreLa Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astresChevaliers laissez-moi monter sur ce rocher si hautPour voir une fois encore mon beau châteauPour me mirer une fois encore dans le fleuve30Puis j'irai au couvent des vierges et des veuvesLà-haut le vent tordait ses cheveux déroulésLes chevaliers criaient Loreley LoreleyTout là-bas sur le Rhin s'en vient une nacelleEt mon amant s'y tient il m'a vue il m'appelle35Mon cœur devient si doux c'est mon amant qui vientElle se penche alors et tombe dans le RhinPour avoir vu dans l'eau la belle LoreleySes yeux couleur du Rhin ses cheveux de soleil
Guillaume Apollinaire, « La Loreley », à Jean Sève, Alcools, « Rhénanes », 1913 · Lire l'œuvre
Friedrich Foltz, Loreley, gravure sur acier tirée d'un album du Rhin, 1865 ✱Le rocher de la Loreley au-dessus du Rhin, d'où la sorcière se jette dans le fleuve.Domaine public · Wikimedia Commons
D'une langue à l'autre : Brentano et Apollinaire
✱La classe compare la ballade de Brentano (en traduction) et le poème d'Apollinaire, strophe par strophe. Les cases vides montrent ce qu'Apollinaire a supprimé.
Clemens Brentano, « Lore Lay », 1800 (traduction)
Apollinaire, « La Loreley »
À Bacharach, au bord du Rhin, habite une magicienne. Elle est belle et gracieuse. Elle séduit facilement les cœurs. Déjà plusieurs hommes ont souffert pour elle.
À Bacharach il y avait une sorcière blonde / Qui laissait mourir d'amour tous les hommes à la ronde
L'évêque la cite devant le tribunal ecclésiastique. Il voulait la condamner, mais il n'en eut pas la force, tant il la trouva belle.
Devant son tribunal l'évêque la fit citer / D'avance il l'absolvit à cause de sa beauté
« Seigneur évêque, laissez-moi mourir. Je suis lasse de la vie ; car tous ceux qui me regardent sont condamnés à souffrir. »
Je suis lasse de vivre et mes yeux sont maudits / Ceux qui m'ont regardée évêque en ont péri
« Je ne peux pas te condamner avant que tu m'aies dit comment il se fait que ce feu magique ait déjà pénétré dans mon sein. »
—
« Je ne veux pas vivre plus longtemps. Je ne peux plus aimer. Celui que j'aimais m'a trahi ; il est parti pour la terre étrangère. »
Mon amant est parti pour un pays lointain / Faites-moi donc mourir puisque je n'aime rien
« La douceur du regard, le frais incarnat du visage, la suave mélodie de la voix, voilà ma magie. »
—
« Moi-même j'en suis victime. Mon âme est pleine de douleur, et je mourrais si je voyais mon image. »
Mon cœur me fait si mal il faut bien que je meure / Si je me regardais il faudrait que j'en meure (et le distique suivant)
Les chevaliers partent pour le cloître, et regardent avec tristesse la belle Lore Lay.
Puis ils s'en allèrent sur la route tous les quatre / La Loreley les implorait et ses yeux brillaient comme des astres
Elle se précipite dans le fleuve. Les trois chevaliers meurent à leur tour, sans prêtre et sans tombeau.
Elle se penche alors et tombe dans le Rhin / Pour avoir vu dans l'eau la belle Loreley…
Guillaume Apollinaire, « Le Pont Mirabeau », Alcools, 1913
✱Publié en 1912 dans Les Soirées de Paris, au moment de la rupture avec Marie Laurencin, « Le Pont Mirabeau » est sans doute le poème le plus célèbre d'Apollinaire. La classe l'écoute d'abord dans l'enregistrement de 1913 où le poète le dit lui-même (comme « Marie » et « Le Voyageur »), avant de l'étudier comme une chanson.
Sous le pont Mirabeau coule la Seine Et nos amoursFaut-il qu'il m'en souvienneLa joie venait toujours après la peine5 Vienne la nuit sonne l'heure Les jours s'en vont je demeureLes mains dans les mains restons face à face Tandis que sousLe pont de nos bras passe10Des éternels regards l'onde si lasse Vienne la nuit sonne l'heure Les jours s'en vont je demeureL'amour s'en va comme cette eau courante L'amour s'en va15Comme la vie est lenteEt comme l'Espérance est violente Vienne la nuit sonne l'heure Les jours s'en vont je demeurePassent les jours et passent les semaines20 Ni temps passéNi les amours reviennentSous le pont Mirabeau coule la Seine Vienne la nuit sonne l'heure Les jours s'en vont je demeure
Guillaume Apollinaire, « Le Pont Mirabeau », Alcools, 1913 · Lire l'œuvre
« La colombe poignardée et le jet d'eau », Calligrammes, 1918
Apollinaire publie en juillet 1914, dans la revue Les Soirées de Paris, ses premiers « idéogrammes lyriques », auxquels il donnera plus tard le nom de calligrammes. Le recueil paraît en 1918 sous le titre Calligrammes, poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916). Le calligramme s'appréhende verticalement, en trois temps : la colombe, le jet d'eau, la fontaine.
La colombe poignardée et le jet d'eauGuillaume Apollinaire1880 – 1918
Douces figures poignardées Chères lèvres fleuriesMIA MAREYE YETTE LORIE ANNIE et toi MARIEoù êtes-vous ô jeunes fillesMAIS près d'un jet d'eau qui pleure et qui priecette colombe s'extasieTous les souvenirs de naguèreÔ mes amis partis en guerreJaillissent vers le firmamentEt vos regards en l'eau dormantMeurent mélancoliquementOù sont-ils Braque et Max JacobDerain aux yeux gris comme l'aubeOù sont Raynal Billy DalizeDont les noms se mélancolisentComme des pas dans une égliseOù est Cremnitz qui s'engageaPeut-être sont-ils morts déjàDe souvenirs mon âme est pleineLe jet d'eau pleure sur ma peineCEUX QUI SONT PARTIS À LA GUERRE AU NORD SE BATTENT MAINTENANTLe soir tombe Ô sanglante merJardins où saigne abondamment le laurier rose fleur guerrière
Guillaume Apollinaire, « La colombe poignardée et le jet d'eau », page de l'édition originale de Calligrammes, 1918 ✱La page originale du calligramme : les mots dessinent la colombe et le jet d'eau.Domaine public · Wikimedia Commons
Prolongement : un poème à Lou
« Adieu » (février 1915, Poèmes à Lou, XVIII) est adressé à Louise de Coligny-Châtillon, surnommée « Lou », avec qui le poète venait de vivre une brève aventure amoureuse. Les initiales des vers y composent le nom de LOU.
L'amour est libre il n'est jamais soumis au sortO Lou le mien est plus fort encor que la mortUn cœur le mien te suit dans ton voyage au NordLettres Envoie aussi des lettres ma chérie5On aime en recevoir dans notre artillerieUne par jour au moins une au moins je t'en prieLentement la nuit noire est tombée à présentOn va rentrer après avoir acquis du zanUne deux trois A toi ma vie A toi mon sang10La nuit mon cœur la nuit est très douce et très blondeO Lou le ciel est pur aujourd'hui comme une ondeUn cœur le mien te suit jusques au bout du mondeL'heure est venue Adieu l'heure de ton départOn va rentrer Il est neuf heures moins le quart15Une deux trois Adieu de Nîmes dans le Gard
4 février 1915 · Guillaume Apollinaire, Poèmes à Lou · Lire l'œuvre
Ovide, Les Métamorphoses, X et XI ; sujet de type bac
Camille Corot, Orphée ramenant Eurydice des enfers, huile sur toile, 1861 (Houston, Museum of Fine Arts) ✱Orphée ramène Eurydice des Enfers : le mythe du poète que reprend Apollinaire.Domaine public · Wikimedia Commons
✱Apollinaire a placé son Bestiaire sous le signe d'Orphée (Le Bestiaire ou Cortège d'Orphée, 1911) et a nommé « orphisme » la peinture de Delaunay. Le mythe du poète-musicien qui pleure Eurydice éclaire toute la séquence : le mal-aimé, la Loreley, le poète des « Colchiques » chantent tous un amour perdu.
Trois moments du mythe
Par ces lieux pleins d'épouvante, par cet immense Chaos, par ce vaste et silencieux royaume, je vous en conjure, défaites la trame, trop tôt terminée, du destin d'Eurydice. […] Tandis qu'il exhalait ces plaintes, qu'il accompagnait en faisant vibrer les cordes, les ombres exsangues pleuraient ; Tantale cessa de poursuivre l'eau fugitive ; la roue d'Ixion s'arrêta ; […] et toi, Sisyphe, tu t'assis sur ton rocher.
Ovide, Les Métamorphoses, livre X : le chant d'Orphée aux Enfers
Ils n'étaient pas loin d'atteindre la surface de la terre, ils touchaient au bord, lorsque, craignant qu'Eurydice ne lui échappe et impatient de la voir, son amoureux époux tourne les yeux et aussitôt elle est entraînée en arrière ; elle tend les bras, elle cherche son étreinte et veut l'étreindre elle-même ; l'infortunée ne saisit que l'air impalpable.
Ovide, Les Métamorphoses, livre X : le regard en arrière
Sur toi, Orphée, pleurèrent les oiseaux désolés et la multitude des bêtes sauvages et les durs rochers, et les forêts que tes chants avaient si souvent attirées ; […] tu reçois, ô fleuve de l'Hèbre, sa tête et sa lyre ; et alors, nouveau miracle, emportée au milieu du courant, sa lyre fait entendre je ne sais quels accords plaintifs ; sa langue privée de sentiment murmure une plaintive mélodie et les rives y répondent par de plaintifs échos.
Ovide, Les Métamorphoses, livre XI : la mort d'Orphée
Sujet de type bac : lyrisme et orphisme
Corpus
Texte 1
Pierre de Ronsard, « Terre, ouvre-moi ton sein… », Sur la mort de Marie, 1578
Texte 2
Guillaume Apollinaire, « L'adieu », Alcools, 1913
Texte 3
Paul Éluard, « Notre vie », Le temps déborde, 1947
Texte 4
Jean Mambrino, « Eurydice », Ainsi ruse le mystère, 1983
Texte 1 · Sur la mort de MariePierre de Ronsard1524 – 1585
Terre, ouvre-moi ton sein, et me laisse reprendreMon trésor, que ta Parque a caché dessous toi ;Ou bien, si tu ne peux, ô terre, cache-moiSous même sépulture avec sa belle cendre.5Le trait qui la tua devait faire descendreMon corps auprès du sien pour finir mon émoi ;Aussi bien, vu le mal qu'en sa mort je reçois,Je ne saurais plus vivre, et me fâche d'attendre.Quand ses yeux m'éclairaient, et qu'en terre j'avais10Le bonheur de les voir, à l'heure je vivais,Ayant de leurs rayons mon âme gouvernée.Maintenant je suis mort : la Mort qui s'en allaLoger dedans ses yeux, en parlant m'appela,Et me fit de ses pieds accomplir ma journée.
Pierre de Ronsard, Sur la mort de Marie, 1578 · Lire l'œuvre
Parque : chacune des trois déesses (Clotho, Lachésis, Atropos) qui filent, dévident et coupent le fil des vies humaines ; par métaphore, la destinée, la mort.
J'ai cueilli ce brin de bruyèreL'automne est morte souviens-t'enNous ne nous verrons plus sur terreOdeur du temps brin de bruyère5Et souviens-toi que je t'attends
Notre vie tu l'as faite elle est ensevelieAurore d'une ville un beau matin de maiSur laquelle la terre a refermé son poingAurore en moi dix-sept années toujours plus claires5Et la mort entre en moi comme dans un moulinNotre vie disais-tu si contente de vivreEt de donner la vie à ce que nous aimionsMais la mort a rompu l'équilibre du tempsLa mort qui vient la mort qui va la mort vécue10La mort visible boit et mange à mes dépensMorte visible Nusch invisible et plus dureQue la faim et la soif à mon corps épuiséMasque de neige sur la terre et sous la terreSource des larmes dans la nuit masque d'aveugle15Mon passé se dissout je fais place au silence
Paul Éluard, Le temps déborde, 1947 · Lire l'œuvre
Elle ne retournera pas. Elle se retourne. Elle est devant toi.
Texte 4 · Jean Mambrino, « Eurydice », Ainsi ruse le mystère, 1983 (texte distribué en classe)
✱Pour prolonger la réflexion sur la chanson poétique (« La Chanson du Mal-aimé », « Le Pont Mirabeau »), la classe écoute l'album dans lequel Léo Ferré met en musique dix poèmes de Louis Aragon (1961). Les textes, distribués en classe, sont seulement référencés ici, avec quelques vers cités.
Chanson
Poème d'Aragon
L'Affiche rouge
Le Roman inachevé, 1956
Tu n'en reviendras pas
« Tu n'en reviendras pas »
Est-ce ainsi que les hommes vivent ?
« Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »
Il n'aurait fallu
« Il n'aurait fallu »
Elsa
« Suffit-il donc que tu paraisses… »
Je chante pour passer le temps
« Je chante pour passer le temps »
Les Fourreurs, Blues, L'Étrangère…
Autres titres de l'album
« L'Affiche rouge »
Vous n'avez réclamé la gloire ni les larmes Ni l'orgue ni la prière aux agonisants […] Vingt et trois qui criaient la France en s'abattant
Louis Aragon, « Strophes pour se souvenir », Le Roman inachevé, 1956, v. 1-2 et dernier vers (texte distribué en classe)
En février 1944, l'occupant allemand placarde dans toute la France, à 150 000 exemplaires, une affiche rouge présentant dix résistants du groupe Manouchian, des FTP-MOI (Francs-tireurs et partisans, Main-d'œuvre immigrée), arrêtés puis fusillés. Arméniens, Juifs polonais et hongrois, Espagnols, Italiens, ils sont présentés comme « l'armée du crime ». Onze ans plus tard, Aragon leur rend hommage en s'inspirant de la dernière lettre de Missak Manouchian à sa femme Mélinée.
Anonyme (propagande de l'occupant allemand), L'Affiche rouge (« Des libérateurs ? La libération par l'armée du crime ! »), février 1944, affiche imprimée, placardée dans toute la France
Image : Copie d'affiche de 1944, via Wikimedia Commons · Domaine public (œuvre anonyme de 1944) voir le fichier
Document de propagande : on l'analyse pour comprendre comment il cherche à manipuler l'opinion.
Présenter la forme d'un texte poétique consiste à en dégager la structure verticale (la longueur des strophes) et la structure horizontale (la longueur des vers), puis à décrire le rythme, la disposition, le genre et la richesse des rimes. Ces observations doivent toujours donner lieu à des interprétations propres à chaque texte.
Le couchant dardait ses rayons suprêmesEt le vent berçait les nénuphars blêmes.Les grands nénuphars entre les roseauxTristement luisaient sur les calmes eaux.5Moi j'errais tout seul promenant ma plaieLe long de l'étang, parmi la saulaieOù la brume vague évoquait un grandFantôme laiteux se désespérantEt pleurant avec la voix des sarcelles10Qui se rappelaient en battant des ailesParmi la saulaie où j'errais tout seulPromenant ma plaie ; et l'épais linceulDes ténèbres vint noyer les suprêmesRayons du couchant dans ses ondes blêmes15Et les nénuphars, parmi les roseaux,Les grands nénuphars sur les calmes eaux.
Claude Monet, Le Bassin aux nymphéas, huile sur toile, vers 1917-1919 ✱« Le vent berçait les nénuphars blêmes » : les fleurs d'eau qui flottent sur l'étang.Domaine public · Wikimedia Commons
Exemple de commentaire rédigé : « Le Dormeur du val »
C'est un trou de verdure où chante une rivièreAccrochant follement aux herbes des haillonsD'argent ; où le soleil, de la montagne fière,Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.5Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme10Sourirait un enfant malade, il fait un somme :Nature, berce-le chaudement : il a froid.Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrineTranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Octobre 1870 · Arthur Rimbaud, Poésies · Lire l'œuvre
Poésie et réécriture : « La Cigale et la Fourmi » et ses avatars
✱Le bac blanc de mars 2006 évalue ensemble la séquence 2 (les réécritures) et la séquence 3 (Alcools). Le corpus réunit cinq versions de la même fable, d'Ésope à l'Oulipo.
Corpus
Texte 1
Ésope, « La Cigale et les Fourmis », VIe siècle avant J.-C.
Texte 2
Jean de La Fontaine, « La Cigale et la Fourmi », Fables, I, 1
Texte 3
Tristan Corbière, « Le Poète et la Cigale », Les Amours jaunes
Texte 4
Jean Anouilh, « La Cigale et le Renard », Fables
Texte 5
Raymond Queneau, « La Cimaise et la Fraction », Oulipo, La Littérature potentielle, 1973
C'était en hiver ; leur grain étant mouillé, les fourmis le faisaient sécher. Une cigale qui avait faim leur demanda de quoi manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, pendant l'été, n'amassais-tu pas, toi aussi, des provisions ? – Je n'en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. » Les fourmis lui rirent au nez : « Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver. » Cette fable montre qu'en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l'on veut éviter le chagrin et le danger.
Texte 1 · Ésope, Fables
Texte 2 · La Cigale et la FourmiJean de La Fontaine1621 – 1695
La Cigale, ayant chantéTout l'été,Se trouva fort dépourvueQuand la bise fut venue :5Pas un seul petit morceauDe mouche ou de vermisseau.Elle alla crier famineChez la Fourmi sa voisine,La priant de lui prêter10Quelque grain pour subsisterJusqu'à la saison nouvelle.« Je vous paierai, lui dit-elle,Avant l'oût, foi d'animal,Intérêt et principal. »15La Fourmi n'est pas prêteuse :C'est là son moindre défaut.« Que faisiez-vous au temps chaud ?Dit-elle à cette emprunteuse.– Nuit et jour à tout venant20Je chantais, ne vous déplaise.– Vous chantiez ? j'en suis fort aise.Eh bien ! dansez maintenant. »
Dominique Sornique, d'après Jean-Baptiste Oudry, La Cigale et la Fourmi, gravure pour les Fables de La Fontaine, 1755-1759 ✱La fable de La Fontaine, point de départ de toutes les réécritures étudiées.Domaine public · Wikimedia CommonsTexte 3 · Le Poète et la CigaleTristan Corbière1845 – 1875
Un poète ayant rimé,IMPRIMÉVit sa Muse dépourvueDe marraine, et presque nue :5Pas le plus petit morceauDe vers… ou de vermisseau.Il alla crier famineChez une blonde voisine,La priant de lui prêter10Son petit nom pour rimer.(C'était une rime en elle.)– Oh ! je vous paîrai, Marcelle,Avant l'août, foi d'animal !Intérêt et principal. –15La voisine est très prêteuse,C'est son plus joli défaut :– Quoi : c'est tout ce qu'il vous faut ?Votre Muse est bien heureuse…Nuit et jour, à tout venant,20Rimez mon nom… Qu'il vous plaise !Et moi j'en serai fort aise.Voyons : chantez maintenant.
Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873 · Lire l'œuvre
La cigale ayant chanté Tout l'été Dans maints casinos, maintes boîtes Se trouva fort bien pourvue […]
Texte 4 · Jean Anouilh, « La Cigale et le Renard », Fables, premiers vers (texte distribué)
La cimaise ayant chaponné tout l'éternueur se tuba fort dépourvue quand la bixacée fut verdie […]
Texte 5 · Raymond Queneau, « La Cimaise et la Fraction », première phrase (texte distribué)
15Bilan
Bilan de la séquence
L'unité d'un recueil hétérogène
✱Le bilan revient à la question posée au début de la séquence : comment un recueil fait de poèmes si divers peut-il trouver son unité ? Il prépare aussi l'entretien de l'oral de l'EAF sur l'œuvre intégrale.
Mode révision : les définitions sont cachées. Dis-les à voix haute, puis touche une fiche ou une branche pour vérifier.
Les cartes mentales ✱
Une carte par mot important : au centre le mot, autour ses synonymes, ses contraires, sa famille, son origine, ses expressions et les œuvres où il compte. Lis-la, cache-la, puis redessine-la de mémoire.
florilège latin flos, fleur + legere, cueillir : la même image
Expressions
un morceau d'anthologie : un passage remarquable, digne d'être retenu
une anthologie personnelle : un choix de poèmes que l'on aime
faire une anthologie : rassembler des textes autour d'un thème
Références culturelles
André Breton, Anthologie de l'humour noir, 1940Breton y rassemble des textes d'auteurs très divers autour de l'humour noir.
Léopold Sédar Senghor, Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française, 1948Anthologie fondatrice de la négritude, préfacée par Sartre (« Orphée noir »).
Georges Pompidou, Anthologie de la poésie française, 1961Choix personnel de poèmes devenu un classique pour découvrir la poésie française.
commentarius latin : notes, mémoire, recueil de remarques
Expressions
sans commentaire ! : inutile d'en dire plus
citer et analyser : le geste de base du commentaire
le commentaire composé : ancien nom de l'exercice organisé en parties
Références culturelles
Charles Baudelaire, « La Beauté », Les Fleurs du mal, 1857Sonnet souvent commenté : la Beauté y parle comme une statue, « un rêve de pierre ».
Charles Cros, « Le Tsigane », Le Coffret de santal, 1873Poème du Coffret de santal choisi comme support d'exercice de commentaire. [à vérifier]
Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, « "Les Chats" de Charles Baudelaire », L'Homme, 1962Célèbre commentaire structural d'un sonnet de Baudelaire, analysé dans ses moindres détails.
recueillir ancien français recoillir, d'où « recueil »
cueillir latin colligere, rassembler : même famille
Expressions
un recueil de poèmes : livre qui rassemble des poèmes
l'architecture d'un recueil : l'ordre voulu par le poète
un recueil hétérogène : qui mêle formes, tons et époques
Références culturelles
Victor Hugo, Les Contemplations, 1856Recueil construit en deux parties, « Autrefois » et « Aujourd'hui », séparées par la mort de Léopoldine.
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857Baudelaire revendiquait l'architecture de son recueil, organisé en sections.
Guillaume Apollinaire, Alcools, 1913Recueil qui rassemble une quinzaine d'années de poèmes, sans ponctuation, ouvert par « Zone ».
Paul Éluard et Man Ray, Les Mains libres, 1937Recueil à deux voix : des poèmes d'Éluard répondant aux dessins de Man Ray.
AaLes mots de la séquence
Termes techniques à connaître pour l'EAF
✱
AAlexandrin
Vers de douze syllabes, divisé en deux hémistiches par la césure.
AAnamnèse
Retour en mémoire du passé ; travail du souvenir.
AAnaphore
Reprise d'un même mot en tête de vers ou de phrases successifs.
CCalligramme
Poème dont la disposition dessine une figure liée à son sens ; Apollinaire parle d'« idéogramme lyrique ».
CCubisme
Mouvement pictural (Picasso, Braque) qui décompose les objets en plans géométriques.
DDiérèse / synérèse
Prononciation en deux syllabes / en une seule de deux voyelles en contact.
DDialogisme
Présence de plusieurs voix dans un même texte ; dans « Zone », dédoublement du sujet en « je » et « tu ».
ÉÉlégie
Poème lyrique de la plainte, de la perte amoureuse ou du deuil.
LLaisse
Strophe de longueur variable, sur une même assonance ou rime, du récit épique médiéval.
LLamento
Chant de plainte, de déploration.
LLyrisme
Expression des sentiments personnels du poète, héritée du chant accompagné de la lyre.
OOrphisme
Nom donné par Apollinaire à la peinture de Delaunay, fondée sur la couleur et la lumière ; par extension, référence au chant d'Orphée.
PPastiche / parodie
Imitation de la manière d'un auteur / imitation qui détourne un texte pour s'en moquer.
PProsaïsme
Emploi en poésie de mots ou de sujets propres à la prose ordinaire.
RRéécriture
Reprise et transformation d'un texte source (transposition, amplification, réduction, collage).
RRefrain
Vers ou groupe de vers qui revient à intervalles réguliers.
SSonnet
Forme fixe de quatorze vers : deux quatrains et deux tercets (marotique : ABBA ABBA CCD EED ; français : ABBA ABBA CCD EDE).
VVers libre
Vers de longueur variable, sans rime obligatoire, dont l'unité repose sur la syntaxe, le rythme ou l'image.
✱Sources : séquence 3 « Formes et significations » (1re L1, 2005-2006) : cahier de textes, fiches, cours sur « Zone », le Mal-aimé, « Les Colchiques », « La Loreley », la colombe, dossiers cubisme et Ferré-Aragon, bac blanc.
16IAPour aller plus loin
Activités avec l'IA ✱
Ces activités sont différentes des exercices du cours : elles se font avec un assistant d'intelligence artificielle, en classe ou à la maison. Elles ont été rédigées pour le site avec l'aide d'une IA (signe ✱).
Trois règles avant de commencer
L'IA ne fait pas le travail à ta place : tu écris d'abord, elle t'aide à vérifier ou à aller plus loin.
Ne donne jamais ton nom, ton établissement ni rien de personnel.
L'IA se trompe souvent : elle invente des citations, des dates, des faits. Vérifie toujours dans ton manuel.
1
Retrouver le sonnet caché
En classe25 min
Objectif. Retrouver les vestiges du sonnet dans « Les Colchiques » et « Le Pont Mirabeau ».
Relis « Les Colchiques » et réponds à la question préliminaire : où se cache la forme-mère ?
Le professeur pose la même question à l'IA et projette sa réponse.
Comparez avec la forme-mère reconstituée en classe.
Faites le même travail sur les vers 2 et 3 des strophes du « Pont Mirabeau ».
À écrire à l'IA
Voici « Les Colchiques » d'Apollinaire (Alcools, 1913) : [colle le poème]. Peut-on y retrouver les vestiges d'un sonnet ? Explique ton raisonnement étape par étape, en comptant les vers et les syllabes.
Garde ton esprit critique. Vérifie le décompte des syllabes vers par vers. L'IA peut affirmer qu'il s'agit d'un sonnet sans expliquer le vers coupé en deux (vers 2 et 3).
2
Interviewer la Loreley
À la maison25 min
Objectif. Distinguer les voix de « La Loreley » et repérer ce que l'IA ajoute à la légende.
Relis « La Loreley » et repère les voix : le narrateur, la Loreley, l'évêque, les chevaliers.
Prépare quatre questions pour la Loreley.
Lance l'interview avec le prompt.
Note ce qui vient du poème d'Apollinaire, ce qui vient de Brentano ou de la légende, ce qui est inventé.
À écrire à l'IA
Tu es la Loreley du poème d'Apollinaire (Alcools, « Rhénanes », 1913). Réponds à mes questions à la première personne, en restant fidèle au poème. Après chaque réponse, indique entre crochets si le détail vient du poème d'Apollinaire, d'une autre version de la légende ou de ton imagination. Mes questions : [colle tes questions].
Garde ton esprit critique. Vérifie chaque détail dans le poème. Le manuel lit le poème comme un Orphée inversé : regarde si l'IA retrouve ce lien ou passe à côté.
3
Mon poème d'éloge à la manière de « Zone »
En classe ou à la maison40 min
Objectif. Écrire un poème d'éloge en vers libres à la manière de « Zone » (v. 11 à 30), puis le faire relire.
Relis l'analyse préalable : quatrain adressé à un « tu », dizain à la première personne, troisième strophe.
Écris ton poème seul, avec la même composition.
Demande à l'IA de vérifier si ta composition respecte le modèle, sans réécrire tes vers.
Choisis une remarque que tu acceptes et une que tu refuses, et justifie.
À écrire à l'IA
J'ai écrit un poème d'éloge en vers libres à la manière des vers 11 à 30 de « Zone » d'Apollinaire : un quatrain adressé à « tu », puis un dizain à la première personne, puis une troisième strophe. Voici mon poème : [colle ton poème]. Dis-moi si la composition et les marques de modernité sont respectées. Ne réécris aucun vers.
Garde ton esprit critique. L'IA corrige parfois le vers libre comme s'il fallait des rimes ou un mètre régulier. Rappelle-toi le « À retenir » sur le vers libre : d'autres principes d'unité comptent.
4
Entretien d'oral sur Alcools
À la maison25 min
Objectif. Préparer la seconde partie de l'oral de l'EAF sur l'œuvre intégrale.
Relis les questions de bilan (figures féminines, unité du recueil, lyrisme).
Lance l'entretien avec le prompt et réponds à voix haute.
Enregistre ou écris tes réponses.
Relis-les : chaque réponse cite-t-elle au moins un poème précis ?
À écrire à l'IA
Tu es examinateur à l'oral du bac de français. L'œuvre étudiée est Alcools d'Apollinaire (1913) : « Zone », « La Chanson du Mal-aimé », « Les Colchiques », « La Loreley », « Le Pont Mirabeau ». Pose-moi une question à la fois sur l'unité du recueil, la modernité et le lyrisme, et relance-moi si ma réponse est vague.
Garde ton esprit critique. Si l'IA cite un poème ou un vers que tu ne retrouves pas dans le recueil, ne la crois pas. Ses relances doivent porter sur l'œuvre, pas sur des généralités.
✎Pour l'enseignant
Fiches d'activité d'une heure
4 fiches avec corrigé, prêtes à photocopier
14
Zone, la modernité d'un poème d'ouvertureÉtudier le vers libre de « Zone », préparer le commentaire avec la fiche protocole du cours, puis écrire un court poème d'éloge de la ville moderne à la…
15
La Chanson du Mal-aimé, transfigurer l'amour perduRépondre aux questions du devoir du cours : dégager la structure du passage, montrer qu'il est lyrique et élégiaque, repérer ce qui le dégage de la simple…
16
La Loreley, réécrire une légendePréparer l'explication de « La Loreley » avec les questions du cours (narration, voix, portrait, images, répétitions), puis montrer que le poème réécrit le…
17
La Cigale et ses avatars, les types de réécritureComparer une fable et sa réécriture, identifier précisément les types de réécriture avec le vocabulaire du cours (transposition, amplification, réduction…